Un grand cri pour le Darfour

Alexandre Shields

Le Devoir - En Partenariat Avec L’agence France-presse, Associated Press Et Reuters, 01 Mai 2006

Les pressions se multiplient pour forcer une intervention de l’ONU tandis que les rebelles rejettent le projet d’accord de paix.

Les deux principaux mouvements rebelles soudanais ont annoncé hier soir qu’ils ne signeraient pas le projet d’accord de paix pour le Darfour proposé par l’Union africaine, qui a choisi d’accorder 48 heures supplémentaires aux différentes parties pour qu’elles trouvent un terrain d’entente, à la demande des États-Unis. De son côté, le gouvernement soudanais s’était déjà dit « prêt à signer » le document.

Malgré cette autre tentative infructueuse pour sortir d’une des pires crises humanitaires de la planète, les choses pourraient évoluer plus rapidement dans les semaines à venir, notamment en raison de la mobilisation internationale émanant de la classe politique et de la société civile, qui tente d’alerter les décideurs de l’urgence d’agir dans cette région, trois ans après le début de ce que certains qualifient de premier génocide du XXIe siècle.

Plusieurs dizaines de milliers de personnes se sont d’ailleurs rassemblées hier autour de nombreuses personnalités à Washington et dans une quinzaine d’autres villes américaines derrière le slogan « Sauvez le Darfour, maintenant ». « Pour l’amour de l’humanité, sauvons le Darfour », a lancé l’écrivain Elie Wiesel, survivant de la Shoah et Prix Nobel de la paix, ajoutant que « le silence aide les tueurs, mais jamais les victimes ». Le président américain George W. Bush a pour sa part tenté de reprendre à son compte ces mobilisations. Ces manifestations sont le « signe que des centaines de milliers de nos citoyens réclament au monde de s’unir avec les États-Unis pour agir de manière concertée », a-t-il déclaré vendredi en recevant les organisateurs à la Maison-Blanche.

Hier matin, la Secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice a également dit regretter que la Russie et la Chine ne fassent pas suffisamment pression sur le Soudan pour mettre fin à la guerre civile au Darfour. « Nous avons besoin de davantage de soutien, pour parler franchement, d’autres membres de la communauté internationale, de la Chine et la Russie », a-t-elle déclaré sur la chaîne de télévision ABC.

Pression sur Harper

Aujourd’hui, la crise du Darfour se retrouvera aussi sur la colline parlementaire à Ottawa, puisqu’un débat sur le sujet est prévu à la Chambre des communes. Il ne sera toutefois pas question d’un quelconque vote sur une participation canadienne à une éventuelle force de maintien de la paix qui serait déployée dans la région, sous l’égide de l’ONU.

Mais la pression s’accentue sur le gouvernement de Stephen Harper pour qu’il mise davantage sur le rôle de leader du Canada en matière de maintien de la paix. Afin de forcer un débat plus vaste sur la question, le sénateur Roméo Dallaire devrait présenter demain à Ottawa une proposition demandant au Canada d’envoyer près d’un millier de soldats dans la région, selon ce qu’a appris Le Devoir. L’ex-commandant de la Force de l’ONU au Rwanda pendant le génocide de 1994 devrait d’ailleurs être accompagné de plusieurs députés fédéraux.

Déjà, des parlementaires issus de toutes les formations politiques de la Chambre ont signé la semaine dernière une motion pour demander à Ottawa de reconnaître que la situation au Darfour constitue un génocide. Les signataires ont aussi réclamé que l’ambassadeur canadien aux Nations unies, Allan Rock, dépose une motion exigeant le déploiement d’une force multinationale au Darfour en vertu du Chapitre sept. Cette disposition autorise le Conseil de sécurité à interrompre ou à limiter les relations économiques et diplomatiques et à couper les voies de communication avec un pays qui refuse de se conformer à ses résolutions. Si le Conseil estime que ces mesures sont inadéquates, il peut entreprendre toute action qu’il juge nécessaire au maintien ou au rétablissement de la paix. Ce à quoi s’opposent la Chine et la Russie.

« Il y a un très large consensus sur la volonté de faire quelque chose pour le Darfour, a expliqué hier le directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, Jocelyn Coulon. M. Harper est sous pression et, dans les semaines à venir, il pourrait proposer quelque chose, mais à condition que d’autres pays s’impliquent. » Il estime que « la conjoncture est favorable », puisqu’on assiste actuellement à une « multiplication des pressions » internationales, comme par exemple les manifestations d’hier, les affirmations de M. Bush et de Mme Rice, mais aussi la visite de Louise Arbour au Darfour. Celle-ci se trouve dans la région afin d’« évaluer comment la situation a évolué depuis sa visite en 2004 ».

La pression est d’autant plus grande, selon M. Coulon, que « le message lancé récemment par Oussama ben Laden, qui invitait les islamistes à combattre ce qu’il appelle les "croisés sionistes", inquiète la communauté internationale ». Le déploiement d’une force militaire serait toutefois provisoire et servirait surtout à renforcer la mission de l’Union africaine déjà en place. « Il y a actuellement 7000 soldats déployés dans la région, alors qu’il en faudrait au moins 21 000 », estime-t-il. Il serait cependant difficile pour le Canada d’y maintenir un contingent important, puisque le pays a déjà plus de 2300 soldats déployés en Afghanistan.

Les pays occidentaux sont aussi, en règle générale, plus que réticents à l’idée d’envoyer des troupes en Afrique, a expliqué Jocelyn Coulon. Donc, pour le moment, « la pression est très forte sur le gouvernement soudanais [pour qu’il en vienne à un accord], pas seulement de la part de la communauté internationale, mais surtout de la part de l’Union africaine, qui veut démontrer qu’elle peut régler une telle crise, selon lui. Si rien n’est fait, certains pays veulent intervenir. »

Projet d’accord de paix rejeté... pour l’instant

Une intervention qui pourrait s’avérer encore plus nécessaire après le rejet hier du projet d’accord de paix par deux mouvements rebelles de la province du Darfour. « Nous n’allons pas signer cet accord. Nous ne signerons qu’un accord qui inclura toutes nos demandes, sûrement pas celui-là », a déclaré un porte-parole de la principale faction du Mouvement/Armée de libération du Soudan (SLM/A), Saifaldin Haruon, après une réunion avec les délégués du Mouvement pour la Justice et l’Égalité (JEM). « Ce document n’est pas acceptable pour nous, et nous n’allons ni l’accepter ni le signer », a confirmé le porte-parole du JEM, Ahmed Hussain.

Cette annonce est intervenue à quelques heures de l’expiration du délai fixé par l’UA et l’ONU pour parvenir à une entente sur le texte. Les médiateurs de l’Union africaine ont donc décidé tôt ce matin d’accorder 48 heures supplémentaires aux différentes parties afin qu’elles tentent de trouver un terrain d’entente.

Les réserves rebelles portent notamment sur les arrangements sécuritaires : le désarmement des Djandjawids et autres milices pro-gouvernementales, ainsi que sur le fait que l’accord ne donne pas de vice-présidence à la rébellion. Les mouvements demandent aussi des éclaircissements sur les modalités d’indemnisation des populations du Darfour, victimes de la guerre.

« Si la proposition ne prend pas en compte toutes nos revendications, nous ne signerons pas », a dit aux journalistes Seif Haroun, porte-parole de l’aile de la SLA dirigée par Minni Arcua Minnawi. Le négociateur principal de cette même faction, Abduljabbar Dosa, a toutefois laissé en suspens l’issue des discussions : « La position du mouvement n’est pas arrêtée, le document doit être amélioré. S’il est amélioré, il est possible de parvenir à un accord. »

Le Darfour est en proie depuis début 2003 à une guerre civile qui a fait entre 180 000 et 300 000 morts, selon des estimations internationales, et 2,4 millions de déplacés et réfugiés. Cette guerre oppose des milices appuyées par les forces de Khartoum à des rebelles exigeant une distribution plus équitable des richesses.

Pour ajouter à l’impasse, le Programme alimentaire mondial a annoncé la semaine dernière qu’il devait réduire de moitié ses rations dans l’ensemble du Soudan, au Darfour notamment, faute de fonds en provenance des pays donateurs ; quelque 6,1 millions de personnes sont concernées.