Darfour : le Soudan s'en prend à l'ONU

P. De Saint-exupÉry

Le Figaro, 24 Octobre 2006

Depuis 2004, Jan Pronk, représentant de Kofi Annan, dénonçait les crimes commis au Darfour. Khartoum l'a expulsé.

L'ARMÉE SOUDANAISE, principal pilier d'un pouvoir occupé depuis plus de trois ans à furieusement mater les rébellions du Darfour, ne supporte pas la critique. Pour s'être livré à cet exercice, l'émissaire des Nations unies au Soudan, Jan Pronk, s'est vu désigner la porte de sortie : « Il a jusqu'à mercredi midi pour partir », a déclaré un porte-parole du ministère des Affaires étrangères. Le représentant de Kofi Annan a quitté le Soudan dès hier.

Âgé de 66 ans, Jan Pronk avait été nommé émissaire spécial de l'ONU en 2004. Une intervention de sa part la semaine dernière, franche et directe, sur son blog personnel hébergé sur un site Internet de l'ONU, lui a valu son expulsion. Dans son propos, Jan Pronk annonçait que les forces soudanaises avaient « perdu au Darfour deux combats majeurs : à Oum Sidir le mois dernier et à Kerekaya cette semaine ». Il dressait également un bilan : « Les pertes semblent très lourdes, des informations faisant état de centaines de victimes dans chacune des batailles, de nombreux soldats blessés et de nombreux autres faits prisonniers. » Et faisait état du faible moral des soldats : « Quelques généraux ont été renvoyés et des soldats ont refusé de se battre. »

L'émissaire onusien allait plus loin en accusant l'armée de tenter de mobiliser des milices liées aux djandjawid, les guerriers pro-gouvernementaux accusés d'exactions contre les populations du Darfour : « Le recours à des milices liées aux djandjawid, notait Pronk, rappelle les événements de 2003 et 2004, période du conflit à laquelle les attaques systématiques de miliciens soutenus ou du moins autorisés par les forces armées soudanaises ont conduit à des crimes atroces ».

Ces propos, non démentis sur le fond par les autorités, ont déclenché la colère de l'armée soudanaise. Elle a accusé l'émissaire de Kofi Annan de vouloir saper le moral des troupes en « semant le doute sur la capacité des forces armées soudanaises à protéger le peuple et à défendre l'État ». Une délégation de généraux, reçus en audience par le président Omar el-Béchir, a exigé l'expulsion de Jan Pronk, aussitôt accordée.

Politique d'obstruction

La décision a soulevé de nombreuses protestations. Un dirigeant rebelle au Soudan a noté que Khartoum ne veut tolérer « aucune voix libre ». Un responsable du SPLM, l'ancienne guérilla du Sud Soudan, a affirmé que « cette mauvaise décision va aggraver la situation au Darfour ». Paris a déclaré « regretter l'attitude du gouvernement soudanais ». Bruxelles s'est déclaré « très préoccupé ».

Le 31 août, le Conseil de sécurité de l'ONU a décidé l'envoi d'une force d'environ 17 000 Casques bleus et 3 000 policiers pour prendre la relève de la Mission de l'Union africaine (Amis) au Darfour. De cette date, Khartoum s'est lancé dans une politique d'obstruction et a multiplié les actes de défiance envers l'ONU.

Depuis le début du conflit du Darfour en février 2003, au moins 200 000 personnes ont péri des effets de la famine, des combats ou de la maladie.