Ingérence à l’ancienne au Tchad

Philippe Leymarie, Journaliste à Radio France Internationale.

Le Monde Diplomatique, 01 Juin 2006

« Une fois de plus, la situation au Tchad est très fragile, alors que c’est un pays dont le rôle est extrêmement important pour la stabilité de l’ensemble de cette zone... » Le propos n’est pas du président de l’Union africaine, ou du secrétaire général des Nations unies, mais de la ministre française de la défense, Mme Michèle Alliot-Marie. Elle justifie ainsi, devant des députés français, le soutien décisif apporté par les forces françaises au président Idriss Déby Itno, confronté à une rébellion armée, au printemps 2006. A bout de souffle, le régime clanique de N’Djamena se lézarde tandis que l’opposition politique a boycotté l’élection présidentielle du 3 mai 2006, remportée haut la main par le chef de l’Etat (77,5 % des suffrages).

La présence militaire française au Tchad depuis plus de vingt ans prédispose Paris à exercer un rôle de « mentor » politique dans un pays à l’introuvable unité nationale (1). M. Déby le sait bien, lui qui, en novembre 1990, avait été porté à la présidence... grâce à des agents français de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) (2). Seize ans plus tard, la France s’engage une nouvelle fois aux côtés du numéro un tchadien, alors qu’il fait face à une offensive armée du Front uni pour le changement (FUC), un mouvement soutenu par le Soudan (trois mille hommes, issus de l’ethnie tama) ; mais aussi à des défections en série au sein de sa propre ethnie, les Zaghawas. Ces militaires en rupture de ban ont créé le Socle pour le changement, l’unité et la démocratie (SCUD), devenu Rassemblement des forces démocratiques (qui revendique un millier de combattants). M. Déby en a été réduit à dissoudre sa garde présidentielle, soupçonnée de félonie.

Dans les années 1980, Paris avait fortement aidé son prédécesseur, M. Hissène Habré (3), à écarter M. Goukouni Oueddeï de la présidence, puis à combattre les menées libyennes dans la bande d’Aouzou, au nord du pays. C’était la raison d’être du dispositif militaire « Epervier », déployé à partir de février 1986. Il a été maintenu depuis, en dépit de la normalisation des relations avec la Libye, qui a abandonné en 1994 ses revendications territoriales.

Dans la crise du printemps 2006, la position officielle de Paris est celle du « soutien sans participation », en application de l’accord de coopération militaire technique de 1976, complété par des protocoles en 1990 et 2002 relatifs au stationnement des troupes françaises. Ces textes prévoient un appui général à l’armée tchadienne : munitions, renseignement, carburant, maintenance, logistique, santé, etc. Cet accord dit « technique » est moins contraignant que les accords de défense qui lient Paris au Sénégal, au Gabon, à Djibouti, aux Comores ou à la Côte d’Ivoire, avec des clauses d’assistance susceptibles d’impliquer les forces françaises dans des combats.

Cependant, en avril 2006, lors de l’attaque à partir de l’est des colonnes du FUC, la coopération avec les forces loyalistes a conduit les troupes françaises à la limite de l’engagement. Des Transall ont permis, en assurant le transport rapide de soldats tchadiens, un « basculement » des fronts ; et, grâce aux renseignements de terrain fournis par les moyens d’« Epervier », l’armée loyaliste a pu déjouer l’assaut contre la capitale, où les combats ont fait cent morts et deux cents prisonniers, surtout parmi les rebelles. L’aviation française a aussi, sur ordre des autorités politiques à Paris, effectué un « tir de semonce » à l’avant d’une des colonnes progressant vers N’Djamena, tandis que des soldats du commandement des opération spéciales (COS) renforçaient la protection rapprochée du président Déby ou menaient des raids de renseignement dans les zones frontières avec le Soudan et la Centrafrique.

Le dispositif militaire français comprend mille deux cents militaires stationnés autour de l’aéroport de N’Djamena, dont une force aérienne importante : escadrille de Mirage F1, avions et hélicoptères de transport, ravitailleurs, patrouilleurs. Les « éléments français au Tchad » (EFT) peuvent recevoir des renforts de Libreville (Gabon), comme cela a été le cas en avril dernier. Les EFT ont également participé à plusieurs opérations d’évacuation d’étrangers en Afrique centrale, N’Djamena jouant ainsi le rôle d’une plate-forme militaire régionale.

Pour justifier sa présence et son action, la France met l’accent sur la protection des mille cinq cents civils français et de ressortissants étrangers présents au Tchad, le refus de toute prise du pouvoir par la force, l’accomplissement du processus électoral dans le cadre de l’Etat de droit. Mais, en ce qui concerne l’intervention du printemps 2006, la ministre française de la défense invoque la « position centrale du Tchad, point d’ancrage très fort pour la stabilisation du continent dans son ensemble (4) ». Elle pointe la « montée de l’influence américaine au Tchad et chinoise au Soudan », estimant aussi qu’une « déstabilisation globale » de la région aurait des conséquences pour « les intérêts » de la France, de l’Union européenne et de toute la « communauté internationale », notamment en termes d’« immigration » (5).

Appartenant à l’ethnie zaghawa, le président Déby ne saurait rester indifférent au conflit qui ravage la province soudanaise du Darfour (6). D’ailleurs, un détachement français de deux cents hommes assure, à Abéché, en liaison avec les forces armées tchadiennes, la protection d’une douzaine de camps le long de la frontière soudanaise, où sont regroupés deux cent mille réfugiés. Khartoum accuse N’Djamena de soutenir la rébellion au Darfour, tandis que l’implication de Khartoum dans la rébellion tchadienne ne fait aucun doute pour N’Djamena.

Mais l’implication du régime soudanais dans les attaques de ces derniers mois paraît également évidente à la plupart des diplomates et membres d’associations présents sur le terrain : le FUC de M. Mahamat Nour dispose d’appuis précieux au Darfour, où ses miliciens se seraient battus contre les rebelles locaux, aux côtés de l’armée soudanaise. Et c’est à Khartoum que se sont réunis, en mai, les chefs de la rébellion tchadienne, pour une nouvelle tentative d’unification de leurs mouvements.

Ce soutien soudanais à une partie de l’opposition armée tchadienne ne peut faire oublier les piètres performances du régime du président Déby. Il ne manque pas de voix, en France comme en Afrique, pour s’étonner – comme M. Christophe Courtin, directeur des programmes du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) – de « l’autisme de l’Elysée, qui n’arrive pas à admettre que le soutien aveugle et voué à l’échec à un clan mafieux est le meilleur moyen de déstabiliser encore plus la région (7) ».

Témoignant du désarroi de l’opinion, les évêques catholiques tchadiens, dans une déclaration au ton inusité, regrettent la « rupture du consensus national », notamment depuis que le président a fait amender la Constitution, en vue d’accéder à un troisième mandat, et obtenu la modification de la loi no 001 sur les revenus pétroliers (8). Politiquement isolé, le président Déby s’est raccroché à une parodie d’élection présidentielle destinée surtout à lui assurer une caution internationale minimale. Mais son pouvoir est fragilisé : après la saison des pluies, de nouvelles attaques peuvent se produire. Et se profilent aussi des échéances politiques françaises qui inquiètent les derniers « dinosaures » de la « Françafrique ». Une note interne du Quai d’Orsay relève que « tout est réuni pour une nouvelle crise en Afrique avec ses débats radicalisés au moment d’élections en France au printemps 2007 (9) ».

Hésitante une nouvelle fois, la ligne de conduite française se résume à l’habituel dilemme : convient-il de continuer à intervenir militairement pour empêcher le chaos chez tel ou tel « ami », au risque d’endosser un rôle de « gendarme » qui ne fait plus partie officiellement de la « mission » que se donne Paris sur le continent noir – et qui ne correspond plus en outre aux attentes de la société civile et d’une partie des élites africaines ? Ou faut-il privilégier le soutien aux efforts de prévention déployés par les organisations régionales et par l’Union africaine, à travers une large extension du programme Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix (Recamp), dont l’activité a, jusqu’ici (10), plus relevé de l’expérience de laboratoire que d’un exercice en grandeur nature ?


- Notes :
(1) Lire Pierre Conesa, « Le Tchad des crises à répétition », Le Monde diplomatique, mai 2001.

(2) Paris avait refusé à M. Hissène Habré la couverture aérienne qui lui aurait permis de défaire le « rezzou-TGV » lancé, depuis le Soudan, par l’ancien commandant en chef des Forces armées nationales tchadiennes (FANT) Idriss Déby.

(3) La France avait fini par « lâcher » M. Habré, le « Pinochet tchadien », responsable de l’élimination de quarante mille opposants, aujourd’hui réfugié au Sénégal et objet de poursuites judiciaires internationales.

(4) Interview à l’agence Reuters, 18 avril 2006.

(5) Agence France-Presse (AFP), 10 mai 2006.

(6) Lire Gérard Prunier, « Paix fragile et partielle au Soudan », et Jean-Louis Peninou, « Désolation au Darfour », Le Monde diplomatique, respectivement février 2005 et mai 2004.

(7) L’Humanité, Paris, 29 avril 2006.

(8) Lire Anne-Claire Poirson, « Où est passé l’argent du pétrole tchadien ? », Le Monde diplomatique, septembre 2005.

(9) La Lettre du continent, no 492, Paris, 13 avril 2006.

(10) L’actuel cycle, Recamp 5, qui se déroule en Afrique centrale marque un tournant : il bénéficie, pour la première fois, du soutien affirmé de l’Union africaine, qui souhaite lui confier une partie de la formation et de l’évaluation de ses futures brigades de paix.