Le Darfour : éléments pour l’analyse géographique d’une guerre civile en milieu sahélien

Marc Lavergne

Site De Marc Lavergne, 01 Juillet 2005

En deux ans, un territoire presque aussi vaste que la France, le Darfour a été dévasté avec une brutalité inouïe, et le tiers de sa population (2 millions sur 6) s’est trouvé chassé de ses foyers. L’Organisation des Nations Unies (ONU) admet aujourd’hui que le nombre des victimes est proche de 300 000, après s’être longtemps tenue contre toute évidence à un comptage de 70 0001.
Cette crise a bénéficié d’une attention particulière de la communauté internationale, car elle a éclaté au moment où se déroulaient des négociations de paix entre le gouvernement soudanais et la rébellion de l’Armée de Libération des Peuples du Soudan (SPLA). Elle risquait donc de faire capoter ces négociations impulsées par l’administration américaine depuis 2002. Mais si les puissances occidentales ont manifesté leur préoccupation par des pressions sur le régime de Khartoum et par des résolutions du Conseil de Sécurité appelant au respect du cessez-le-feu et au désarmement des milices tribales impliquées, elles ne se sont pas engagées à trouver une solution durable au conflit.

Elles se contentent de financer les contingents de troupes de l’Union Africaine, à laquelle l’ONU a dévolu le rôle de contrôle du cessez-le-feu signé le 8 avril 2004, et plus précisément, de protection des observateurs internationaux déployés sur le terrain. Ce désengagement diplomatique a été masqué par un effort considérable de secours aux populations civiles. L’accent mis sur la dimension « humanitaire » a pu, relais médiatique aidant, accréditer dans l’opinion l’idée d’un conflit d’un autre âge, évacuant l’analyse de ses causes profondes. Le gouvernement soudanais a en effet tenté de faire croire à un dérapage bénin d’escarmouches tribales, menées par des cavaliers armés de lances, et se querellant pour de rituelles histoires de puits et de pâturages. De la même manière, les négociations de paix engagées sous l’égide de l’Union Africaine à Abuja, au Nigéria, ne visent au stade actuel que le retour au statu quo ante et non le règlement des causes du conflit.

La révolte armée qui a éclaté au Darfour en février 2003 est le résultat de près d’un siècle de négligence à l’égard de cette province excentrée de l’Ouest du pays. Cette négligence s’est muée en une exclusion délibérée à l’égard de certains groupes tribaux de la région, en majorité cultivateurs et sédentaires, depuis une quinzaine d’années et l’arrivée au pouvoir à Khartoum d’une dictature mue par une idéologie arabiste et islamiste.

La rébellion actuelle est donc motivée par la revendication d’un meilleur partage du pouvoir et des richesses au niveau national, au-delà de son exigence de rééquilibrage des relations entre les différents groupes ethniques de la région. Elle reprend en cela à son compte les revendications émises dès mai 1983 par le SPLA dans son manifeste fondateur. La réponse du gouvernement central a été d’une brutalité si disproportionnée que l’on peut se demander si celui-ci n’a pas saisi l’occasion de cette rébellion ouverte pour mettre en oeuvre un plan préétabli : le remplacement des populations sédentaires d’origine non-arabe par la population nomade déstabilisée par la dégradation de l’environnement, dont l’identité culturelle et linguistique « arabe » a été investie à son corps défendant d’une dimension politique.
C’est cette alliance entre un pouvoir minoritaire centré sur la vallée du Nil (qui se réclame d’une origine arabe Juhayna ou Jaaliya), imbu de sa prééminence au sein de l’ensemble soudanais, et la population nomade marginalisée et appauvrie du Darfour, dont l’arabité est, pourtant moins discutable, qui s’est traduite par l’appel à la mobilisation de milices tribales engageant le conflit dans une voie ethnique et raciale.
La fin d’un monde, prémices d’un avenir incertain. Les nouveaux mouvements rebelles apparus en février 2003, la Sudan Liberation Army (SLA) et le Justice and Equality Movement (JEM), sont nés de la nécessité de protéger la population civile contre les exactions de bandes armées qui pillent et tuent impunément les villageois de la région depuis des lustres. Mais ils passent à l’offensive et conquièrent une audience internationale. Des attaques couronnées de succès visent des centres urbains du Nord-Darfour.

Devant cette menace, le Président Béchir, décide en mai 2003 de faire appel aux milices tribales appelées « janjawids »qui y répandent la terreur depuis la fin des années 80.
Celles-ci voient alors leurs actions coordonnées avec celles de l’armée. La combinaison des attaques aériennes et des raids des milices tribales est le mode opératoire privilégié de l’armée gouvernementale au Sud-Soudan et dans les monts Nouba.
Au Darfour, la politique de la terre brûlée, en vigueur dans l’indifférence générale depuis une quinzaine d’années, a pour objectif d’éradiquer certains groupes pour faire place à d’autres réputés plus loyaux et plus dociles au gouvernement central. Le Darfour représente une part importante de la population musulmane du Nord-Soudan et le gouvernement considère comme vital d’y rétablir son emprise. Pour ce faire, il s’appuie sur des conflits locaux entre tribus nomades et sédentaires.
De fait, les opérations militaires sont modulées en fonction des conditions et des enjeux locaux, et la carte des villages détruits depuis deux ans montre différentes logiques à l’oeuvre, privilégiant tantôt les préoccupations du gouvernement et de l’armée, tantôt celles des milices qui lui sont affiliées4.

Le conflit du Darfour est donc d’abord un conflit entre des groupes armés et la population civile sans défense : les milices tribales ne recherchent pas la confrontation avec les forces rebelles, malgré les ordres du gouvernement : celui-ci a du mal à faire prévaloir ses propres objectifs sur ceux des milices qu’il a mobilisées et qui privilégient leurs propres intérêts immédiats (pillages et viols) et à long terme (réimplantation sur des terres fertiles et mieux arrosées). Même si celui-ci promeut cette politique de transfert définitif de population qui sert ses propres desseins, il n’en est pas moins préoccupé également par le renforcement possible de la guérilla et par l’audience internationale qu’elle risque d’acquérir.

- Le déplacement forcé de la population « non-arabe »

La population « arabe » ou soupçonnée de fournir des janjawid peut également être l’objet d’attaques de la part de la rébellion et se trouver contrainte de quitter son village.
Ces cas, assez minoritaires en nombre et en gravité, sont soigneusement mis en exergue par les autorités.
Les attaques combinées des janjawids et de l’armée sont d’une tout autre nature : les hommes en âge de porter les armes sont exécutés sans autre forme de procès, de même que tous ceux qui opposent une résistance, et les femmes et les jeunes filles capturées ou violées sur place.
Les villages sont incendiés ou détruits au cours de l’attaque ôtant aux déplacés tout espoir de retour.
Quelques vieillards et malades sont épargnés pour servir d’appât au retour des fuyards ; pour assurer les travaux agricoles en vu du ravitaillement des nomades et non pas par une volonté de retour à la situation antérieure.
En attendant, les champs abandonnés sont envahis par les dromadaires et les bovins, tandis que les janjawids dévastent aussi la forêt entraînant une transformation irréversible de l’écosystème.

Le but ultime de ces opérations est sans conteste la prise de possession du terroir et l’installation des nomades chameliers pour y remplacer la culture par l’élevage. Mais les nomades ont également besoin de mil, qu’ils ne pourront à terme se procurer qu’en exploitant une main d’oeuvre asservie ou en s’adonnant eux-mêmes à l’agriculture. Une solution intermédiaire est l’exploitation des femmes capturées, dans la mesure où le travail des champs est, d’une manière générale au Darfour, réservé aux femmes.

Le remplacement de la population, objectif central de la guerre du Darfour, est déjà un fait accompli, en dépit des protestations réitérées de la communauté internationale. La végétation, après deux saisons des pluies, efface les traces des villages évacués, et un nouveau type d’occupation humaine se met en place, sous la protection des forces déployées par le gouvernement.

- Les déplacés : quel avenir au-delà des camps ?

Les déplacés se regroupent dans des camps, cherchant avant tout un abri. Ils peuvent couvrir des distances très variables allant parfois jusqu’au Tchad ou vers les agences des ONG ou de l’ONU. Le but est d’y trouver une protection et une aide de la communauté internationale. Mais les déplacés sont soumis au contrôle et à la répression des autorités. Bien souvent, les nouvelles recrues de la police, chargées de la « sécurité » des camps, sont des janjawids. Hors des camps, ceux-ci rôdent, guettant les femmes, pour les violer, les battre ou les dépouiller.

Les camps accueillent jusqu’à 100 000 personnes5. Leur site, leur niveau d’équipement et leur desserte sont variés, de même que les pressions qu’ils subissent de la part des autorités et l’atmosphère qui y règne. Les autorités refoulent parfois la population déplacée loin des centres urbains l’éloignant ainsi du regard des étrangers, de l’accès aux secours, la déstabilisant pour finalement la contraindre à retourner dans les villages détruits. Mais elles envoient aussi un message aux ONG, pour leur rappeler qu’elles détiennent le pouvoir et que l’arbitraire étatique ne fait qu’exprimer une souveraineté nationale infrangible.
Il n’en reste pas moins que la concentration des déplacés pose de graves problèmes d’ordre environnemental et social (eau, collecte du bois).

- Le déplacement forcé comme prélude à l’urbanisation

L’urbanisation de la population du Darfour s’est accélérée de manière brutale depuis deux ans, en particulier si l’on considère les camps de déplacés comme une forme inédite d’urbanisation, ou une étape préalable à l’urbanisation. La question qui se pose ici est de savoir si on se trouve face à un processus d’urbanisation durable. La politique du gouvernement est à ce propos paradoxale, voire incohérente si l’on admet qu’elle ne procède pas d’une volonté délibérée de génocide, mais de façon moins systématique, d’une volonté de mettre hors d’état de nuire la population non-arabe du Darfour. Car, le fait de chasser celle-ci de ses foyers et de la laisser se regrouper dans des camps répond certes à la première phase de l’objectif, mais dans un second temps, cette population en procès d’urbanisation risque de n’être pas moins dangereuse…

- Les camps de déplacés, lieux d’échouage ou promesses d’avenir ?

Les déplacés découvrent en milieu urbain un nouvel univers, et, en dépit du traumatisme vécu pendant leur migration et durant leur séjour en camp, ce bouleversement peut être pour les jeunes et les enfants qui grandissent dans ce cadre, l’occasion de découvrir un monde fait de contraintes, mais aussi de virtualités nouvelles : découverte de moyens techniques, avec des outils inconnus, des notions d’hygiène, de santé, une nouvelle nourriture à base d’Unimix6 et de lait enrichi pour les enfants, un approvisionnement en eau filtrée, une administration omniprésente et omnipotente, avec ses règles et sa discipline.

En outre, les déplacés doivent apprendre à jongler avec les sigles des cartes de rationnement émises par l’UNICEF, le Programme Alimentaire Mondial (PAM) ou le Comité International de la Croix Rouge (CICR), qui sont autant de chances d’accès aux ressources, ce qui implique l’apprentissage de stratégies pour en contourner les règles (se prêter les enfants pour obtenir plus de cartes de rationnement, accumuler des surplus pour les stocker ou les échanger). Une nouvelle économie se met en place avec de nouveaux moyens et de nouvelles hiérarchies : un âge avancé, par exemple, n’est plus synonyme de sagesse et de savoir, mais de faiblesse et d’incompétence, de moindre capacité à s’adapter. Les rapports entre les genres sont aussi modifiés, sans que l’on puisse déterminer si ce changement des rôles aura une influence durable : en l’absence d’hommes valides, entre l’adolescence et l’âge mûr, c’est sur les femmes que repose la charge de la survie du groupe. Ce sont elles qui font la queue pour les rations, qui cherchent l’eau et collectent du bois pour le foyer et le marché, qui tissent les nattes, qui construisent les huttes, mènent les enfants à la consultation médicale : les hommes sont au maquis, morts ou bien partis chercher du travail au loin.
Mais pour elles, l’exode est aussi une libération du travail harassant des champs, des corvées d’eau, sans la déchéance que représentent pour les hommes l’oisiveté et l’impuissance. Les enfants eux mêmes, dans certains cas privilégiés, découvrent l’école, lorsque leur camp est situé à proximité d’un axe routier ou d’une grande ville.

Cette rupture avec la vie antérieure, et ces perturbations radicales, comme la destruction de la cellule familiale, mais aussi les virtualités nouvelles qu’elle offre, rend le retour à la vie d’antan, déjà hypothétique compte tenu des buts de guerre du gouvernement et des milices tribales, problématique, voire illusoire.