Selon un ancien janjawid, le gouvernement soudanais soutient les exactions au Darfour

Redaction

Le Monde, 18 Octobre 2006

Le témoignage est accablant pour le gouvernement de Khartoum. Sous le nom d'"Ali" dans un documentaire diffusé, mercredi 18 octobre, par la BBC ou de "Dily" dans un article du Times, un ancien membre des janjawids – ces miliciens accusés de génocide contre les populations non arabes au Darfour – raconte comment, pendant trois ans, il a incendié plus de trente villages, tué ou pillé. Selon lui, sous l'impulsion du gouvernement soudanais.

Il est le premier à raconter, apparemment de l'intérieur, comment les soldats gouvernementaux ont formé et équipé les janjawids, accusés de meurtres, viols et pillages contre les cultivateurs sédentaires d'origine africaine dans cette région de l'ouest du Soudan. Dégoûté, il a décidé un jour de tout quitter – les janjawids, sa femme, ses enfants, son pays – au risque de sa vie pour se réfugier en Grande-Bretagne où il dit être arrivé en août et a demandé l'asile politique. Agé d'une vingtaine d'années, il témoigne anonymement, son prénom ayant été modifié, son visage étant presque entièrement recouvert d'un turban traditionnel.

En 2003, "Ali-Dily" raconte avoir été poussé par les anciens de son village, pressés en ce sens par le gouvernement, à abandonner son troupeau de dromadaires pour rejoindre les janjawids. Les miliciens étaient formés pour "le nettoyage ethnique", insiste-t-il. "Pour quoi [d'autre] voudriez-vous attaquer des villages, déplacer les gens et les tuer par milliers ?" Il explique qu'avec une vingtaine d'autres jeunes, il a rejoint un camp d'entraînement où les hommes chargés de les former "portaient les uniformes des militaires [gouvernementaux]". Il indique aussi qu'un "visiteur régulier et bien connu" était le ministre de l'intérieur soudanais (désormais ministre de la défense), Abdul Rahim Mohammed Hussein. Dans ces camps, pendant une vingtaine de jours, on leur expliquait comment se servir d'une arme – dans son cas, une kalachnikov –, et comment attaquer un village. Et on leur promettait d'importantes sommes d'argent.

"LES OPÉRATIONS QU'IL DÉCRIT ONT MANIFESTEMENT LES CARACTÈRES D'UN GÉNOCIDE"

"Les ordres venaient toujours du gouvernement", poursuit-il. Il explique que les attaques commençaient tôt le matin et duraient généralement toute la journée. Les ordres étaient de détruire tout le village et de n'épargner ni les femmes ni les enfants : "On nous disait : 'Tuez les Noirs ! Tuez les Noirs !'", raconte "Ali-Dily". La majorité [des victimes] étaient des civils, surtout des femmes." S'il explique n'avoir jamais violé une femme, il admet que d'autres miliciens ne se gênaient pas : "Oui, il y a de nombreux viols. Mais ils ne le font pas devant les autres. Ils emmènent la victime et la violent."

Comme le souligne le Times, son témoignage est difficilement vérifiable même s'"il indique des noms, des lieux, des événements et parle avec l'accent et la langue de la région dont il dit être originaire". "Cela confirme ce que plusieurs organisations des droits de l'homme et l'ONU elle-même ont conclu : que le gouvernement soudanais a contribué à organiser et à payer les janjawids", a expliqué James Smith, le directeur d'Aegis Trust, l'organisation de défense des droits de l'homme qui a retrouvé l'ancien milicien et affirme avoir vérifié son histoire. "C'est la première fois que quelqu'un ayant fait défection aux janjawids se confesse publiquement", ajoute M. Smith.

Ce témoignage contredit ainsi les assertions de Khartoum, qui dit "n'avoir rien à faire avec les janjawids", souligne encore M. Smith, qui entend maintenant porter ce récit à la connaissance de la Cour pénale internationale (CPI). Le régime soudanais et les janjawids sont accusés par les Etats-Unis de génocide au Darfour, où les combats avec les rebelles et la crise humanitaire ont fait deux cent mille morts et quelque deux millions et demi de déplacés depuis le début du conflit en 2003, selon l'ONU.