Darfour : la souffrance persiste, les solutions restent lointaines

Cicr

Éclairage, 18 Avril 2005

Depuis deux ans, la région soudanaise du Darfour est affectée par un conflit meurtrier. Pour l'instant, personne ne semble pouvoir apporter de solution durable et les victimes sont toujours fortement dépendantes des organisations humanitaires pour couvrir leurs besoins d'assistance et de protection. Nada Doumani, collaboratrice du CICR, était dans la région en mars 2005. Elle nous fait part de ses réflexions.

Le Darfour, pays des Fours, mais aussi d’une trentaine d’autres tribus et groupes de paysans, d'éleveurs ou de nomades ; une région largement inconnue il y a quelques années mais qui a fait l'année dernière la une des médias internationaux ; un nom qu’on associe maintenant à la violence dans son expression la plus hargneuse ; une contrée lointaine devenue soudain un enjeu de politique internationale ; une région vaste, sans ressources convoitées, pauvre, même selon les critères africains ; un lieu de tensions pour des motifs abscons et complexes, de déplacements et même de famines, notamment au milieu des années 1980 ; un terrain où les secours sont parvenus « trop tard et en quantité insuffisante », comme l'écrivait en août 2004 Jacob Kellenberger, président du CICR, dans les colonnes du International Herald Tribune (lire article).

- La négation d'une réalité multiple

D’aucuns se hâtent de porter un jugement sur ce conflit qui ravage la province occidentale du Soudan depuis deux ans : « guerre tribale », « épuration ethnique », « arabes contre africains », « génocide », « lutte contre la marginalisation »... Autant d'avis qui peinent à caractériser une réalité beaucoup plus complexe et qui font oublier que, au-delà des responsabilités des uns ou des autres, le seul fait qui ne souffre débat est la situation concrète d’une population vivant dans une violence exacerbée ou latente, qui endure, a peur et cherche désespérément des moyens de survivre. Cette réalité se lit dans les yeux des milliers de personnes venues se réfugier dans les camps ou qui s’accrochent, vaille que vaille, à leur hameau, leur village ou leur campement nomadique. Si certains estiment que le conflit a quelque peu baissé d’intensité depuis quelques mois, ses conséquences restent toujours aussi graves et les besoins aussi aigus.

- Des camps aux allures de bidonville

L’Union africaine a dépêché 2,000 soldats pour assurer la sécurité de 6 millions d’habitants dans un territoire de près de 400,000 kilomètres carrés... Sans porter de jugement sur la capacité de cette troupe à accomplir son mandat – dont les rangs sont d'ailleurs destinés à s’élargir –, force est de constater que les 89,000 déplacés du camp d’Abu Shok, près de El Fasher, dans l'État Nord du Darfur, tout comme des dizaines de milliers d’autres dans des camps similaires, ne semblent nullement sur le point de retourner chez eux. Bien au contraire, nombreux sont ceux qui se pressent aux portes de cet immense camp de six kilomètres carrés fait de huttes alignées, recouvertes de bâches en plastique blanc ou bleu, et qui prend des allures de bidonville.

Les services prodigués par les différentes organisations humanitaires – y compris les soins médicaux et la scolarisation des enfants – parviennent à juguler tant bien que mal les conséquences désastreuses d’un déplacement massif. La sécurisation du périmètre autour des camps rassure ceux qui demeurent, à juste titre, traumatisés par la violence. La création d’un nouveau camp tout proche mais plus modeste est également prévue.

En une année, le nombre de déplacés enregistrés dans des camps a quasi doublé dans la province, avoisinant 1,5 million de personnes selon certaines estimations. De plus, près de 700,000 personnes auraient quitté leur demeure pour trouver refuge dans d’autres villes ou villages avoisinants et vivent dans une précarité totale.

- Étendre l'aide aux communautés isolées

Il faut cinq heures en véhicule tout-terrain pour parcourir 165 kilomètres de pistes caillouteuses et ensablées dans la pittoresque région de Jebel Sir avant d’atteindre le village de Samra, perdu au milieu d'un cirque de montagnes en forme de pain de sucre. En route, on traverse des villages brûlés ou hâtivement abandonnés. Ce jour-ci, les habitants des sept hameaux avoisinants – soit près de 3'700 personnes – se sont regroupés à Samra. Rien d’étonnant à ce qu’ils réservent un accueil chaleureux, ponctué de youyous, à l’une des rares organisations qui s’aventurent hors des sentiers battus pour leur amener de quoi subsister.

La distribution de sorgho, lentilles, sel et huile s’organise en un tour de main selon les listes préparées par les cheikhs des villages. Elle n’est retardée que par le désir de garder plus longtemps ces visiteurs étrangers dont la présence rassure. Le dénuement est frappant : considéré comme la source principale de subsistance et de richesse, la grande majorité du bétail a été volée et il faudrait entre cinq à dix ans pour reconstituer le cheptel, pour autant que les récoltes du millet et de légumes soient bonnes. Or, la production agricole a été particulièrement mauvaise cette année en raison de l’insécurité, de la difficulté d’accéder aux champs, du déplacement mais aussi du manque d’outils et de semences.

- Éradiquer la peur des exactions

Quelques rares organisations humanitaires – parmi lesquelles le CICR – aident les villageois à reprendre une activité agricole normale. Si ceux-ci ne cultivent pas leurs terres, ils n'auront pas de récoltes et resteront dépendants de l'assistance alimentaire en 2006. Distribuer la nourriture n’est qu’une solution d’urgence pour éviter le pire. Il faut donc aider les villageois à préserver leur bétail, réhabiliter les points d'eau, apporter des semences, assurer les campagnes indispensables de vaccination et un accès aux soins médicaux.

Et surtout, condition essentielle, éradiquer la peur de possibles exactions. Les délégués du CICR rappellent à tous les porteurs d'armes et aux représentants politiques les règles de base du droit international humanitaire. Dans le respect des règles de confidentialité que suit le CICR, ils leur rapportent également les violations commises à l'encontre de la population civile afin que celles-ci ne se reproduisent pas. Cette activité de protection, au cœur de l'action du CICR, est conduite avec l'espoir que l'établissement d'un environnement plus sûr favorisera la reprise de l'agriculture et des échanges.

- Plus à l’ouest

Dans l’Ouest du Darfour, région mitoyenne du Tchad, les communautés nomades d'origine arabe ont, elles aussi, été affectées par la violence et la disparition de leurs ressources. La violence empêche désormais nombre d'entre elles de se déplacer vers les pâturages nécessaires à la survie de leurs troupeaux. Le bétail meurt, le lait et la viande deviennent rares. Le commerce s’arrête. L’appauvrissement et la faim poussent les nomades à rejoindre les camps ou pis, au pillage. Pour l'instant, le CICR est la seule organisation à venir en aide à cette population.

Au quotidien, les ennuis prennent une envergure inégalée. Il suffit de passer un jour à Suleyah, à 80 kilomètres au nord de Juneina, pour s’en rendre compte. Mubarak a un doigt enflammé mais n’ose plus aller « chez les autres », à 15 kilomètres de son campement, pour se faire soigner. Saadiya, 18 ans, a reçu 2 balles dans la jambe alors qu’elle collectait du bois dans la brousse. Depuis une année, elle attend stoïquement qu’une organisation humanitaire l’emmène jusqu’à l’hôpital de Juneina, son village n’offrant que des soins minimaux.

- Sud Soudan : une paix contagieuse ?

L’attention mondiale focalisée sur le Darfour, on en oublierait le Sud Soudan. Cette région connaît un véritable répit après 21 ans de violences. Signés le 9 janvier 2005 au Kenya, des accords de paix mettent un terme à un conflit dévastateur dont le coût humain est estimé à plus d’un million de morts, à 4 millions et demi de déplacés et à 550,000 réfugiés. Ces accords inespérés, et donc qualifiés à juste titre d’historiques, devraient permettre non seulement un meilleur partage du pouvoir et des ressources, mais également de faciliter le retour des déplacés, démilitariser et démobiliser les groupes armés, libérer les personnes privées de liberté en raison du conflit et stabiliser les moyens de subsistance.

La prudence reste de mise. D'une part parce que les problèmes politiques ne sont pas tous résolus et, d'autre part, parce que le Sud Soudan est frappé par une misère effroyable. La situation économique extrêmement précaire a été aggravée par une mauvaise récolte en 2004, au point que le Programme alimentaire mondial a évoqué une menace de famine. Trop rare, l’eau est directement puisée avec des pompes déficientes et seuls les bourgs urbanisés connaissent le courant électrique… par intermittence. Quant aux quelques structures médicales en place, parfois soutenues par des organisations internationales, elles manquent de personnel qualifié et de moyens.

Certains vont jusqu’à espérer que les récents accords pourront servir de « road map » pour la paix au Darfour. C’est ce que d’immenses affiches placardées dans toutes les rues de Khartoum cherchent apparemment à promouvoir en affirmant que « La paix est venue et les souffrances sont parties » ou en appelant à la tolérance entre les « tribus et les peuples », citant à l’appui un verset coranique.