Une offensive de Khartoum au Darfour est jugée "inévitable"

Jean-philippe Rémy

Le Monde, 11 Octobre 2006

Au Darfour, la trêve du ramadan a vécu. Alors que le gouvernement soudanais, depuis trois mois, a massé des troupes dans cette région, vaste comme la France, de l'ouest du pays et recruté de nouveaux miliciens, une offensive d'envergure contre les rebelles et la population du Darfour semble imminente.

L'attaque, samedi 7 octobre, de la base gouvernementale de Karyare, au nord du Darfour, par les rebelles du Front national de la rédemption (NRF), risque d'en être le prélude, en forme de "défaite cinglante" pour les forces gouvernementales, selon une source diplomatique.

Selon Khamis Abdalla, un des quatre responsables du NRF, l'attaque a débuté samedi vers 16 heures. " Plusieurs milliers de nos hommes ont attaqué les forces gouvernementales et ont réussi à prendre Karyare dans la nuit. Nous avons aussi saisi du matériel, des armes et plus de 70 véhicules", dont certains sont équipés de lance-roquettes Katioucha, affirme le chef rebelle, en ajoutant que son groupe aurait fait "entre 300 et 400 prisonniers" que le NRF déclare vouloir confier au Comité international de la Croix-Rouge.

Un commandant rebelle, Adam Shogar, ajoute qu'une centaine de soldats soudanais, en fuyant les affrontements, auraient passé la frontière voisine du Tchad pour se réfugier dans la région de Bahaï.

Pour les rebelles darfouriens, cette opération constituait une priorité. Depuis des semaines, selon plusieurs sources, des renforts de l'armée soudanaise avaient été déployés le long de la frontière entre le Soudan et le Tchad pour couper les rebelles de leurs bases arrières dans le pays voisin. L'attaque de Karyare, selon ces sources, était destinée à "briser cet enfermement et maintenir un corridor d'approvisionnement" avec le Tchad. L'affrontement était prévisible alors que l'assaut, mardi, contre une position rebelle à Malagat (Nord), par les forces armées soudanaises, avait échoué.

Pour arriver jusqu'à ce point éloigné de leurs propres positions d'origine, plus au sud, les rebelles du NRF ont été contraints d'opérer un vaste mouvement circulaire pour contourner la zone tenue par leurs ex-frères d'armes, les hommes de Minni Minawi, passés du côté du gouvernement depuis la signature d'un accord partiel de paix entre les deux parties, à Abuja (Nigeria) en mai. Ce faisant, les rebelles du NRF ont fait la démonstration de leur maîtrise du terrain au nord du Darfour. Désormais, une contre-offensive gouvernementale est jugée " inévitable" par les observateurs.

Depuis la signature de l'accord d'Abuja, le gouvernement soudanais a déployé 30 000 hommes en vue d'opérations destinées à contraindre les factions non signataires, dont l'essentiel est regroupé dans le NRF, à rejoindre le processus de paix. Parallèlement, Khartoum entend résister aux pressions internationales qui le pressent d'accepter le déploiement de 20 000 casques bleus dans la région.

Un récit de l'extrême violence ordinaire au Darfour a été rendu public, lundi, par le Haut Commissariat des Nations unies pour les droits de l'homme, décrivant une série d'attaques contre le village de Buram, au sud du Darfour, entre le 28 août et le 1er septembre. L'attaque, menée par des miliciens recrutés au sein des tribus "arabes" par les forces de sécurité soudanaises, aurait fait des centaines de morts civils. Aucun rebelle n'était, semble-t-il, présent à Buram. Les Nations unies mettent en avant la responsabilité du gouvernement soudanais dans ce massacre, tout en demandant qu'une enquête soit réalisée pour en identifier les auteurs.