Darfour : origines et bilans d’un génocide (9ème et dernière partie)

Serge Farnel

Metula News Agency, 04 Octobre 2006


Tandis qu’aux premiers jours de l’année 2006, Jan Pronk, le représentant spécial des Nations Unies pour le Soudan, avait dû se résoudre à déclarer que la « stratégie de paix avait échoué au Darfour », Kofi Annan avait fait, quant à lui, fin janvier, un état des lieux pour le moins catastrophique de la situation, avec « 2 millions de déplacés et 3 millions de personnes, soit la moitié de la population du Darfour, qui ne survivaient que grâce à l'aide internationale ».

Pour couronner le tout, la force de l’Union Africaine (UA), subventionnée par l’Union Européenne et les Etats-Unis, coûtait la bagatelle de 465 millions de dollars par an. De surplus, cette force était loin d’être suffisante pour faire face à une situation qui ne cessait de se dégrader.

Devant ce gaspillage, la Chambre des Représentants américaine décida de cesser de la financer [1]. Et il n’était pas envisageable que l’UE fasse, à elle seule, face à une telle dépense. Une décision urgente s’imposait donc, d’autant plus que, pour ne rien arranger, le mandat de l’organisation panafricaine arrivait à échéance au mois de mars 2006.

C’est dans ce contexte tendu que, le 3 février, le Conseil de Sécurité, alors présidé par les Etats-Unis, demanda unanimement au Secrétaire Général d’initier un plan d’urgence avec l’UA en vue d’une transition de la force africaine vers une opération des Nations Unies. Il fut envisagé, à cette occasion, que les 7’000 soldats de la force de l’UA, alors déployée au Darfour, soient intégrés à la future mission onusienne. Une résolution, votée en mars, allait en ce sens, donnant le feu vert au déploiement de casques bleus au Darfour.

Une décision du Conseil de Paix et de Sécurité de l’UA de proroger le mandat de ses troupes jusqu’à la fin septembre, donna un peu de répit à la communauté internationale pour lui permettre d’organiser son intervention. Toutefois, l’Union Africaine avait tenu à faire savoir qu’au-delà de cette date, elle n’aurait plus les moyens d’entretenir ses troupes présentes au Soudan.

Le président soudanais, quant à lui et comme on pouvait s’y attendre, refusa catégoriquement le projet du Conseil de Sécurité. Il présenta le déploiement des casques bleus comme une invasion occidentale, avertissant qu’elle était susceptible d’attirer les activistes islamistes et de créer une situation semblable à celle qui prévalait en Irak [2]. Ben Laden n’avait d’ailleurs pas manqué, dans un message audio diffusé, en avril dernier sur la chaîne Al Jazeera, de réagir également à ce projet de déploiement de casques bleus, en appelant à une guerre sainte au Darfour.

Ces menaces expliquent les nombreuses précautions oratoires dont s’entoura dès lors le Conseil de Sécurité, qui présenta ladite mission d’évaluation comme étant enceinte dans un « caractère africain marqué ».

Conséquemment à ces développements diplomatiques, un accord de paix fut signé le 5 mai 2006 à Abuja (Nigéria). Conformément à la volonté des rebelles de regrouper administrativement en une seule région les trois provinces actuelles du Darfour, l’accord prévoit un référendum à l’échéance de 2010, qui permettra aux Darfouris de se prononcer sur cette question de l’unification.

A ce jour cependant, seule la faction majoritaire du Mouvement de libération du Soudan (MLS) a signé cet accord, tandis que les autres organisations rebelles ont refusé de parapher l’accord de paix.

Il est vrai que ce traité demeure largement imparfait, n’incluant pas, par exemple, les mécanismes permettant la vérification du désarmement des janjawids, que le document oblige Khartoum à réaliser d'ici le mois d’octobre courant. Au terme de cet accord, le gouvernement soudanais s’engage à « neutraliser, contrôler et désarmer » les milices de génocidaires, et ce, avant d’imposer la démobilisation des rebelles ainsi que leur incorporation progressive dans l’armée régulière soudanaise [3]. L’accord ne résout pas, par ailleurs, la question du retour protégé des personnes déplacées.

Un mouvement darfouri rebelle exige, en outre, que les victimes du conflit reçoivent des réparations financières, en plus de la compensation de 30 millions de dollars accordée et jugée insuffisante, compte tenu de l’ampleur réelle des destructions provoquées par les forces gouvernementales et leurs janjawids. L’accord d'Abuja prévoit la création d’un « fonds pour la reconstruction », doté de 300 millions de dollars, mais certains rebelles demandent le versement de 6,5% du PNB soudanais à un fond de développement de la province du Darfour.

Le surlendemain de la signature de l’accord, le porte-parole du ministre soudanais des Affaires Etrangères, Jamal Ibrahim, déclara que son gouvernement allait « évaluer s'il avait besoin ou non de l'assistance de forces étrangères », précisant qu’il « pourrait décider de demander le déploiement d'une force de l'ONU ».

Dix jours plus tard, sans doute encouragé par la déclaration de Jamal Ibrahim, le Conseil de Sécurité adopta la résolution 1679, par laquelle il demandait à tous ceux qui avaient signé l’accord de paix de « collaborer » à l’accélération de la transition vers une force onusienne au Darfour.

L'envoyé spécial de Kofi Annan, Lakhdar Brahimi, annonça, au terme d’une entrevue avec le président soudanais Omar El-Béchir, que ce dernier venait de donner son feu vert à l'envoi de la mission d'évaluation destinée à préparer un éventuel déploiement de casques bleus au Darfour. El-Béchir fit volte-face, quinze jours après cet entretien, fustigeant, devant la presse, le « programme impérial et colonial » des troupes onusiennes.

L’adjoint de Kofi Annan chargé des opérations de maintien de la paix, Jean-Marie Guéhenno, revint de la mission controversée d'évaluation. Il recommanda la constitution d’une force onusienne de 17’000 soldats, dont il déclara prévoir le déploiement en janvier 2007.

El-Béchir dénonçait une campagne internationale dont l’objectif n’était, selon lui, que de « donner un coup d'arrêt à la progression de l'islam dans le pays ». Il reçut bientôt le renfort d’un groupe jusqu’alors inconnu, une « Armée de Mahomet » exhortant les fidèles à combattre les forces occidentales au cas où elles interviendraient au Darfour. Et le président soudanais de déclarer que toute force « étrangère » serait reçue « comme le Hezbollah a accueilli les Israéliens ». El-Béchir oubliait seulement qu’il n’y avait que des musulmans au Darfour, et que le "genos" soumis à extermination consistait en la population noire (africaine) de cette région, alors que les génocidaires y sont les Arabes, ceux qui se prétendent Arabes et leurs supplétifs et alliés régionaux. Il s’agit ainsi d’un authentique génocide, commis par ceux qui se réclament d’une race, contre ceux qu’ils décrivent comme appartenant à une race différente.

Le Conseil de Sécurité opta finalement pour un passage en force, en votant, le 31 août dernier, une nouvelle résolution, la 1706, qui invite le « gouvernement d'unité nationale » soudanais à consentir au renforcement de la Mission des Nations Unies au Soudan. Une force de 12’300 hommes, déjà présente sur le terrain dans le cadre de l’accord de paix signé en 2005 avec le Sud-Soudan, serait désormais appelée à opérer sous bannière onusienne « jusqu'à concurrence de 17’300 soldats ». Le texte prévoit ainsi le déploiement de 5’000 soldats et 3’300 policiers supplémentaires. La MINUS, la Mission des Nations Unies au Soudan, ne devrait pas, en outre, compter dans ses rangs de troupes occidentales.

Le Soudan, en réaction à la décision du Conseil de Sécurité, a sommé les troupes de l'Union Africaine de quitter le pays avant le 30 septembre, entraînant une onde de choc sans précédent au sein de la communauté internationale. Une communauté qui reste traumatisée par la désertion des troupes des Nations Unies au Rwanda et en Bosnie et qui se trouve aujourd’hui à nouveau confrontée à la question de l’abandon d’une autre population civile dans les mains de ses tortionnaires. Ce, aussi bien par les casques verts de l’UA que par les casques bleus de l’ONU…

Fidèle à la logique qui prévalut lors de la mise sur pied par le Soudan d’un tribunal-maison aux fins d’éviter aux principaux criminels d’être jugés, les autorités soudanaises annoncèrent, mi-septembre, l’envoi d’un contingent de plus de 10’000 hommes censé « rétablir la sécurité » et faire appliquer l’accord de paix d’Abuja. Khartoum amassa donc des troupes au Darfour, se préparant toutefois à une vaste offensive contre les rebelles qui persistent à refuser de signer l’accord d’Abuja, plutôt qu’à une tentative de pacification d’une région, soumise, dès le nouveau déploiement de l’armée soudanaise, à de nouveaux bombardements aériens.

Mi-septembre, devant le refus de Khartoum de laisser la force onusienne se déployer à l’ouest de son pays, l'Union Africaine décida de proroger le mandat de sa force présente au Darfour de trois mois. La prochaine échéance est ainsi repoussée au 31 décembre 2006. Et après ?

Khartoum prétend officiellement craindre une « recolonisation occidentale du Soudan », or sa véritable crainte est ailleurs. Les autorités soudanaises ont, en effet, fortement gravées dans leurs mémoires, les arrestations de Slobodan Milosevic en ex-Yougoslavie et du dictateur libérien Charles Taylor. Des arrestations réalisées au terme du mandat des troupes onusiennes dans ces régions. Il est en effet plausible qu’un tel scénario, consistant à arrêter des chefs génocidaires, aux fins d'être inculpés par la Cour Pénale Internationale pour crimes de guerre, soit susceptible de se reproduire.

Après José Manuel Barroso, qui n’a pas manqué de prévenir, certes en termes diplomatiques, qu’« il n'était pas dans l'intérêt du Soudan de revenir à une situation d’isolement complet », la Secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, a, quant à elle, déclaré que Khartoum se trouvait aujourd’hui confronté à un choix « entre la coopération et la confrontation ».

D’autres personnalités, dont Anthony Lake, ancien conseiller à la Sécurité Nationale du président Bill Clinton, et Susan Rice, ancienne Secrétaire d'Etat adjointe chargée de l'Afrique, ont appelé Washington à réagir militairement contre Khartoum si les autorités soudanaises persistaient à refuser le déploiement des casques bleus au Darfour. Car, selon eux, le gouvernement soudanais, qui s’apprête à lancer son offensive massive contre les rebelles du Darfour, menacerait d’y lancer simultanément « une deuxième opération de génocide » contre la population d’origine africaine.

C’est pourquoi ils préconisent une nouvelle résolution des Nations unies, fixant à Khartoum un ultimatum d’une semaine au plus pour accepter le déploiement des casques bleus. En cas d'échec, avancent-ils, les Etats-Unis devraient alors bombarder les aéroports, les avions et autres équipements militaires soudanais et organiser le blocus de Port-Soudan, par où transitent les exportations pétrolières du pays. Les promoteurs de cette décision n’hésitent pas à comparer leur proposition aux frappes de l'OTAN contre la Serbie en 1999, qui étaient destinées à faire cesser les opérations serbes à l’encontre des Albanais dans le Kosovo. La question que posent enfin les auteurs de cette initiative consiste à savoir si nous irons jusqu’à « utiliser la force pour sauver des Africains au Darfour comme nous l'avons fait pour sauver des Européens au Kosovo ? ».

Ces derniers jours, c’est le Secrétaire général des Nations unies qui, faisant dramatiquement aveu au monde de son impuissance, a déclaré : « Ma voix n’a pas suffi », avant de lancer une bouteille à la mer, en déclarant que désormais « les citoyens et les gouvernements doivent se faire entendre ».

Seront-ils au rendez-vous ?

L’Histoire le dira. Une Histoire qui se joue… maintenant.

Fin

La série complète: 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9

Notes :

[1] La contribution des Etats à l’Union africaine n’est pas obligatoire, contrairement à celle relative aux Nations Unies.

[2] Les Etats africains membres de la ligue arabe qui s’engagèrent dans cette décision sont l’Algérie, les Comores, Djibouti, l’Egypte, la Mauritanie, la Somalie et la Libye, cette dernière ayant déclaré, en février dernier : « Nous n’avons besoin ni de l’Alliance Atlantique ni des casques bleus, car nous avons nos casques africains ».

[3] L’accord prévoit l’incorporation de 4’000 rebelles dans l’armée régulière et de 1'000 dans la police.

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