Darfour : origines et bilans d’un génocide (8ème partie)

Serge Farnel

Metula News Agency, 29 Septembre 2006

Vint le moment pour Me Patrick Brunot, avocat de l’ambassade du Soudan à Paris, de monter à la tribune de l’Unesco.

Il fit part à l’auditoire de sa rencontre avec un ecclésiastique français, Mgr Mamberti. Promu depuis le 8 septembre 2006 au poste de ministre des Affaires Etrangères du Saint-Siège, ce dernier était nonce apostolique à Khartoum, c’est-à-dire ambassadeur du Vatican au Soudan, à l’époque de cette entrevue.

La Ména a pu savoir, grâce à une source privilégiée proche du prélat, que Me Brunot s’était alors présenté à lui comme « l’un des avocats chargés par les autorités soudanaises d’éviter la comparution de ses hauts dignitaires devant la CPI ». L’ecclésiastique français a, par ailleurs, tenu à rendre à Me Brunot les propos que celui-ci avait tenté publiquement de lui prêter à l’occasion de son intervention à l’Unesco. Ainsi nous a-t-on fait savoir qu’il a démenti les paroles relatives à la soi-disant excellence de ses relations avec les autorités politiques et administratives soudanaises. « Par principe », a-t-il en effet affirmé, « je n’exprime jamais de jugement sur la qualité des relations que j’entretiens avec le gouvernement auprès duquel je suis accrédité ».

Quant à la déclaration publique de l’avocat français, selon laquelle Mgr Mamberti aurait affirmé ne pas avoir vu lui-même de morts au Soudan, il répondit « ne pas mettre en question les conclusions de l’enquête de la commission compétente des Nations Unies », et de rappeler avoir « confirmé à Me Brunot que le Saint-Siège soutenait les initiatives visant à faire respecter la légalité internationale ».

L’orateur rappela avec insistance la présence au gouvernement de « plusieurs ministres et parlementaires chrétiens », tentant peut-être de nous faire croire que ces derniers auraient accédé à ces postes avec la bénédiction désintéressée des dirigeants islamistes de Khartoum.

Me Brunot aborda ensuite la question de la justice soudanaise dont il se mit en tête de nous démontrer l’indépendance. « Nous avons eu », déclara-t-il à cet effet, « l’occasion de rencontrer ce responsable de la chancellerie soudanaise et je lui ai demandé à brûle-pourpoint ce que je pourrais faire pour le gêner si j’étais ministre de la Justice, et il m’a répondu : "rien, car je suis totalement indépendant et aucun ministre ne s’est jamais risqué d’avoir la moindre influence sur moi" ». Sans le moindre respect pour l’intelligence de son auditoire, l’avocat venait d’asseoir sa démonstration de l’indépendance de la justice soudanaise sur les dires… d’un juge soudanais ! Qui plus est d’un juge soudanais qui avait échappé à la récente purge de Khartoum réalisée dans le but d'assainir son appareil judiciaire de tout individu qui ne lui était pas entièrement dévoué. Et le défenseur attitré des autorités génocidaires, grandement satisfait de sa démonstration, de lancer à son auditoire : « C’est de bonne augure pour ce qui va se passer avec la cour de justice qui vient d’être créée à Khartoum ! », exprimant ainsi sa hâte de voir un tribunal mis en place par des criminels se charger de condamner des lampistes à leur place.

Et comme si cela ne suffisait pas à illustrer son mépris pour les analyses cohérentes, Me Brunot s’appuya également sur les dires de l’ancien ambassadeur de France au Soudan, Jean-Pierre Campredon, décédé quelques mois avant la conférence à laquelle nous assistions. Certes, l’ancien diplomate aurait pu témoigner que les juges étaient effectivement indépendants... dans les années 1970, période lors de laquelle il représentait la France dans ce pays. C’est plus tard que le dictateur Nimeiry purgera la justice, une première fois, avant que l’actuel régime ne procédât lui-même à une nouvelle vidange.

Histoire d’en rajouter une couche, c’était cette fois-ci au tour de l’ancien ambassadeur de France au Soudan et actuel président d’Amitié France-Soudan, Paul Carton, de prendre la parole pour confirmer les propos de l’orateur toujours à la tribune, en soutenant avoir vu de nombreux juges soudanais au Moyen-Orient : « J’ai fait beaucoup de pays au Moyen-Orient », affirma-t-il, « et presque partout, y compris en Arabie et dans le Golfe, les chefs de la justice, les juges, se trouvaient être des Soudanais qui travaillaient pour le compte du gouvernement et qui administraient la justice avec beaucoup d’indépendance. C’est là », poursuivit-il, exalté, « que j’ai commencé à me dire : mais mon Dieu, si, aujourd’hui que ce monde arabe recouvre sa liberté, son indépendance, forme des gouvernements, construit leurs pays, on retrouve les Soudanais pour administrer leur justice, c’est qu’il y a quelque chose ! » Nous ne doutons pas qu’il y ait « quelque chose » en effet. Nous ne doutons pas un instant de l’indépendance de ces juges soudanais qui sévissent dans le Golfe, nombre d’entre eux devant leur fonction au simple fait qu’il ne suivent d’autres directives que celles provisionnées au sein de… la Charia !

Puis Me Brunot, abordant cette fois-ci l’épineuse question des viols commis au Darfour par les milices janjawids, affirma trouver « juste que les autorités soudanaises aient fait inculper MSF pour avoir refusé de donner les noms des 500 femmes violées ». Ces informations, et bien d’autres, étant précieusement consignées dans un rapport écrit par deux volontaires de MSF Hollande [1], et qui fut publié le 8 mars 2005. L’enquête menée par la Cour Pénale Internationale n’est sans doute pas pour rien dans le réveil, quoique tardif, du gouvernement soudanais qui, presque deux mois plus tard, jugeant que son absence de protestation fût susceptible d’être interprétée par le procureur de la CPI comme une tentative discrète d’étouffement de l’affaire, décida d’arrêter les deux membres de l’organisation humanitaire, les accusant « d'espionnage, de publication de faux rapports et d’atteinte à la société soudanaise » [2]. Le conférencier ne trouva rien de plus urgent et de plus préoccupant à faire, cependant, que de demander qu’on lui dise où trouver ces femmes. Brunot sait pourtant pertinemment qu’en tant que musulmanes, celles-ci ne pouvaient dire publiquement qu’elles avaient été violées, sous peine aussi bien d’être la proie, à nouveau, des milices aux ordres du pouvoir qu’il défend, que d’être rejetées par les leurs.

Me Chansay-Wilmotte de renchérir en clamant : « Si on ne peut pas prouver, on n’affirme pas ! ». Mais, dans le contexte si particulier du Soudan, si prouver, c’est prendre le risque de livrer des victimes à leurs bourreaux, l’attitude responsable consiste à les protéger en choisissant consciencieusement la justice à laquelle on décide de fournir lesdites preuves. On choisira de préférence une justice sur laquelle il ne pèse pas le moindre soupçon de subordination aux génocidaires !

Me Brunot nous fit ensuite bénéficier d’un scoop par lequel il nous apprenait le caractère irréversible de la présente situation des déplacés au Darfour : « Il n’est pas pensable que ces gens reviennent à l’endroit d’où ils viennent ». Et de nous expliquer qu’ « une nouvelle génération est née dans ces camps. Pourront-ils revenir en milieu rural ? », faisant valoir que ces générations avaient maintenant « pris des habitudes, des genres de vie nouveaux ». Difficile, décidément, de se laisser convaincre par l’argumentaire grotesque du défenseur de Khartoum, qui, cerise sur le gâteau, tenta une analogie avec l’exode rural des paysans français qui ne sont pas rentrés chez eux !

Mais le bouffon plaideur n’avait pas fini de divertir son public : « les réfugiés », affirma-t-il à cet instant, « considèrent que plus on se rapproche de Khartoum, plus on se rapproche des autorités, plus on est en sécurité. Et ce ne sont pas les diplomates qu’ils le disent, mais les réfugiés ». Feignait-il à ce point de ne pas comprendre que les abords de la capitale ne sont pas bombardés par l’aviation soudanaise, contrairement au Far West du Soudan, cible de toutes les exactions commandées par Khartoum !

Et Brunot de se métamorphoser en agent de voyage : « Si vous avez l’occasion d’aller au Soudan, n’hésitez pas. Rassurez-vous, le Soudan est un des pays les plus sûrs de la planète ».

Ce fut enfin au tour de l’ambassadeur du Soudan en France de prendre la parole pour indiquer qu’ « il n’y a pas de guerre sans dégâts », enchaînant : « Les tribunaux ont déjà commencé à travailler il y a plusieurs mois et pas depuis la résolution des Nations Unies. Il y a environ 200 individus, y compris des membres des forces de la sécurité et de la police et autres, que ce soient les fameux janjawids, qui sont déjà traduits en justice et condamnés par des peines ». Rappelons tout de même à son excellence que, quelques jours à peine avant que les janjawids ne commencent à déferler sur les villages du Darfour, le Soudan avait pris la précaution de dissoudre les tribunaux d’exception aux fins de soustraire ses tueurs à la justice ?

Au cours des diverses interventions, les orateurs auront donc réussi le coup de force consistant, en ne mentionnant ni les causes du conflit ni la raison pour laquelle les déplacés durent fuir leurs villages, à nous vendre la théorie inimaginable, à laquelle d’autres génocides ont déjà largement eu recours : celle d’une tragédie humanitaire spontanée, seule en mesure d’exempter de toute responsabilité les autorités commanditaires.

A l’issue de la conférence, alors que les invités se dirigeaient vers une exposition de photos prises par Me Chansay-Wilmotte à l’occasion de son voyage au Darfour, j’en profitai pour interpeller l’ambassadeur du Soudan en France. Je lui fis part d’un document que l’organisation Human Rights Watch venait de se procurer. Un document qui comprenait des instructions écrites de Khartoum, portant sceaux et signatures, et démontrant que la politique consistant à recruter les milices, à les soutenir ainsi qu’à en assurer l’impunité, a été mise en œuvre par des niveaux élevés de l’administration civile soudanaise. Je m’enquis auprès de mon interlocuteur de savoir comment Khartoum entendait réagir à une telle accusation. La réponse du diplomate soudanais fut … diplomatique : « Moi », me soutint-il, « je n’ai pas vu ça, mais tout a une signification ». Je reformulais ma question, mais l’ambassadeur botta en touche : « Je ne sais pas ce que c’est ce document ». Puis il embraya sur l’insurrection des rebelles et l’organisation de ce qu’il qualifia être une « défense populaire ». Il glissa progressivement dans des généralités sans intérêt. Il ne prit même pas la peine de m’indiquer que des enquêtes étaient en cours afin de déterminer l’authenticité du document en question. Il avait préféré esquiver. Moi, j’avais ma réponse.

Après que le diplomate soudanais eut pris congé, je me retrouvai au milieu des clichés que Me Chansay-Wilmotte avait faits dans un camp de déplacés à côté d’Al-Fasher. Une visite d’une seule journée y compris le temps du voyage. Me Brunot m’interpella et me montra l’une des photographies. On y voyait un petit enfant noir à côté d’un bidon bleu. M’indiquant le bidon du bout de son index, il m’affirma fièrement : « alors que nous sommes en plein désert, nous avons de l’eau potable ». Il insista : « Il y a de l’eau dans le bidon ! ». Incapable, au début, de desserrer les dents devant un pareil miracle, je finis par réussir à lui demander s’il ne croyait pas qu’il aurait gagné en crédibilité à emmener avec lui des journalistes indépendants. « Ils ne voulaient pas y aller », me répondit-il.

Je regardais cette photo qui chuchote à qui l’observe le conseil de ne pas chercher une quelconque responsabilité auprès des autorités soudanaises. C’est une tragédie humanitaire, semblait-elle vouloir dire. Et Khartoum faisait ce qu’elle pouvait, voilà tout. C’est endémique. La sécheresse, les pluies, le soleil, le génocide, encore le soleil. « Morts les enfants du Sahel, on accuse le Soleil » [3].

A suivre …

La série complète: 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9

Notes :

[1] Le 11 février, l’Unicef avait déjà attiré l'attention de la communauté internationale sur la situation de dizaines d'enfants nés de mères soudanaises victimes de viols perpétrés par les milices janjawids. Selon l’organisation internationale, « la violence sexuelle est utilisée comme arme de guerre pour humilier et affaiblir les communautés », étant donné notamment que « les femmes et leurs enfants (sont ainsi) ostracisés ».

[2] Ils furent ensuite libérés sous caution dans l’attente d’un procès. Dans la foulée, l’ONU apportait son soutien à l’organisation humanitaire, précisant que les conclusions d'une commission d'enquête des Nations Unies sur l'existence d'une campagne massive de viols au Darfour venaient d’être transmises à la CPI.

Par ailleurs, dans un rapport sur la situation au Darfour, publié le 12 décembre 2005, Human Rights Watch accuse « le gouvernement soudanais au plus haut niveau d’être responsable des abus généralisés et systématiques » perpétrés dans la région du Darfour.

[3] Paroles d’une chanson du chanteur français Renaud, intitulée Bal à l’ambassade.

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