Darfour : origines et bilans d’un génocide (7ème partie)

Serge Farnel

Metula News Agency, 27 Septembre 2006

Cette partie présente quelques-uns des acteurs qui gravitent autour de l’ambassade du Soudan à Paris, aux fins de l’épauler dans ses multiples tentatives de nier la réalité génocidaire qui prévaut au Darfour. Hormis l’ambassadeur du Soudan en France, on y trouvera les avocats de Khartoum, les anciens ambassadeurs de France au Soudan ainsi qu’un Père Blanc, déjà largement rodé aux ficelles du négationnisme, puisqu’il a fait ses armes en participant à nier le génocide des Juifs.

La décision du Conseil de Sécurité, en date du 31 mars 2005, de déférer la situation au Darfour devant le procureur de la Cour Pénale Internationale (CPI) engendra une contre-offensive médiatique à laquelle contribua le journal Le Monde, en ouvrant, le 11 mai suivant, ses colonnes à deux avocats ainsi qu’à un professeur de faculté.

Si les lecteurs de Colombani ont pu croire alors à une tribune libre ouverte par leur quotidien, c’est que la rédaction n’avait pas jugé utile de préciser qu’il s’agissait, en fait, d’une publicité payante…

D’autre part, les deux hommes de robe s’étaient contentés d’indiquer leurs qualités, pour l’un, Patrick Brunot, avocat au barreau de Paris, et pour l’autre, Philippe Chansay-Wilmotte, à celui de Bruxelles, sans mentionner que, parmi leurs clients, figuraient notamment… les ambassades du Soudan en France et en Belgique.

Quant au troisième signataire, Edmond Jouve, professeur à la Faculté de droit de Paris V, il avait tout bonnement négligé de notifier sa qualité de vice-président de l’association d’Amitié France-Soudan.

Autant d’informations dont il aurait été inutile d’encombrer le lecteur s’il se fût agi d’une expression libre relative au Lichtenstein, par exemple. Or c’était bien du Soudan qu’il était question dans cet encart publicitaire au sein duquel chaque ligne n’en finissait pas de révéler la connivence des auteurs avec Khartoum. Et tout cela avec la bénédiction urbi et orbi du quotidien français.

Sous le titre « L’instrumentalisation de la Cour Pénale Internationale », les auteurs, qui entendaient démontrer que les autorités soudanaises étaient la cible d’un complot made in USA – l’une des obsessions du Monde – débordèrent largement de leur cadre, en usant d’une argutie digne des grands classiques de la désinformation en temps de génocide.

Ainsi crurent-ils pertinent de dénoncer l’absence de motivation susceptible de justifier le recours au coercitif chapitre VII de la charte des Nations Unies. Ce, malgré les centaines de milliers de morts et la désobéissance de Khartoum à la résolution du Conseil de Sécurité, qui lui demandait de désarmer les milices arabes pogromistes.

Un recours que les compères considérèrent « d’autant plus insolite qu’actuellement le processus de paix est en cours ». Ne reculant devant aucune imprécision, ils avaient feint d’ignorer que le processus auquel ils faisaient référence ne concernait que le sud et non l’ouest du Soudan, c’est-à-dire le Darfour. Et que déférer les criminels de guerre du Darfour devant le procureur de la CPI n’aurait, en aucune manière, interféré avec le processus de paix, bien au contraire. Aucun processus de paix ne peut en effet se prévaloir de rendre « insolite » le jugement d’individus ayant commis des crimes de guerre.

Et afin que le lecteur ne puisse échapper au piège qui lui avait été tendu, les trois auteurs avaient, quelques lignes plus haut, en matière de processus de paix, pris la précaution de faire valoir que « la situation s’inscrivait dans le cadre de ce conflit qui datait de 21 ans ». La situation peut-être, mais certainement pas le Darfour, qui lui ne s’inscrit pas le moins du monde dans le cadre de l’accord de paix de Nairobi. Un accord exclusivement dédié au Sud-Soudan !

Il n’est pas inutile, à cet endroit, de rappeler que ledit processus de paix, auquel se raccrochaient ainsi les défenseurs zélés de Khartoum, aurait pu avoir lieu 15 ans et quelques centaines de milliers de morts plus tôt, si l’actuel président du Soudan, dont ils assurent aujourd’hui la défense, ne s’était pas emparé du pouvoir par la force, et ce, quelques jours à peine avant la signature décisive de l’accord de paix avec le Sud-Soudan, auquel il préféra alors déclarer … le djihad !

Et pour peu qu’ils ne fussent pas encore parvenus à désorienter définitivement leur lecteur, nos pieds nickelés de l’exactitude de rappeler que le Soudan n’étant pas signataire du Statut de Rome, qui est l’acte fondateur de la Cour Pénale Internationale, et que celui-ci ne peut impliquer « aucune obligation pour les Etats qui n’y sont pas partie ». Est-ce notre rôle de rappeler à ces défenseurs empressés d’autorités génocidaires que son chapitre VII autorise le Conseil de Sécurité de l’ONU à donner des ordres sans le consentement des pays concernés et ce… en dehors de tout traité ?

Dans le cadre strictement privé de l’association d’Amitié France-Soudan fut organisée, le 20 juin 2005 à l’Unesco, une petite réception entre amis, à laquelle la Ména avait néanmoins décidé de s’inviter. Parmi les convives que nous y côtoyâmes, citons les deux avocats de Khartoum, rédacteurs occasionnels du Monde, mais aussi l’actuel ambassadeur du Soudan en France, l’ancien ambassadeur de France au Soudan, Paul Carton, également président d’Amitié France-Soudan, ainsi qu’un homme d’église, le père Lelong.

Membre de la société des Pères Blancs, celui-ci fut officiellement chargé par le Vatican, depuis les années 70, du dialogue islamo-chrétien. Une mission qu’il confondit fréquemment avec celle consistant à détériorer les relations judéo-chrétiennes. Ainsi en fut-il de son soutien public à Roger Garaudy qui, en 1996, avait déclaré que la Shoah était un mythe inventé par les Juifs pour justifier l’existence d’Israël ! Le père Lelong avait alors trouvé « tout à fait injuste de l'accuser d'antisémitisme », avant de demander que Garaudy « participât au nécessaire débat sur les grandes questions spirituelles et internationales de notre temps ». Rien de moins ! Pour ce qui est des goûts de cet ecclésiastique en matière de divertissements audiovisuels, la télévision du Hezbollah, Al Manar, a su conquérir le Père Blanc, qui réussit à y déceler « des programmes de valeur ». Aucune critique néanmoins des feuilletons antisémites diffusés par la chaîne du parti de Dieu. Le pieux père voit également dans l’Organisation de la Conférence Islamique « un signe de vitalité de la religion musulmane ». Enfin, le portrait de ce saint homme ne serait pas complet si l’on omettait de préciser qu’il témoigna en faveur de Maurice Papon à son procès, déclarant, à cette occasion, que l’Eglise avait « le devoir d’appeler les Français à se pardonner ».

C’est ce lugubre personnage qui ouvrit le bal à l’Unesco, lisant une déclaration de feu le général de Gaulle, prononcée peu avant la fin de la guerre d’Algérie : « Voyez-vous », avait dit le général, « il y a de l’autre côté de la Méditerranée les pays en voie de développement. Il y a chez eux aussi une civilisation, une culture, un humanisme, un sens des rapports humains que nous avons tendance à perdre dans nos sociétés industrialisées d’Occident, et qu’un jour peut-être, nous serons très contents de retrouver chez eux. Mais si nous voulons, autour de cette Méditerranée, accoucher des grandes civilisations, construire une civilisation industrielle qui ne passe pas par le modèle américain, et dans laquelle l’homme serait une fin et non pas un moyen, alors il faut que nos cultures s’ouvrent très largement l’une à l’autre ».

Le décor était ainsi planté. Un négationniste avéré venait d’introduire la conférence destinée à convaincre l’auditoire que Khartoum n’était pour rien dans le génocide au Darfour, d’autant plus que de génocide, on n’allait pas tarder à tenter de nous convaincre qu’il n’y en avait jamais eu. Et tout ceci dans un climat d’anti-américanisme cautionné par la citation du général de tous les Français.

Et pour peu que l’on ait encore nourri quelque doute quant au positionnement géostratégique de notre curé, je rapporte ce qu’il a à nouveau affirmé de la tribune de l’Unesco : « La France et le Soudan doivent travailler ensemble pour la justice et la paix dans le monde. Et là, je pense au drame du Proche-Orient, de l’Irak et de la Palestine ». A l’instar de l’Iran, qui, selon les dires de l’actuel ministre français des Affaires Etrangères, serait un facteur de stabilisation dans la région moyen-orientale, le Soudan serait donc, aux yeux du père Lelong à tout le moins, une nouvelle puissance également susceptible d’y contribuer. D’ailleurs le président du Soudan, Omar El-Béchir, n’avait-il pas, quelques jours à peine après le cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, confirmé la prophétie du prêtre, en affirmant mettre son armée et son peuple « en position de réservistes pour le Liban et la Palestine » ?

A la tribune de l’Unesco, le père Lelong déclara que, « contrairement à ce que disent certains, le Soudan n’est pas un pays qui empêche la liberté de culte », donnant pour preuve le fait qu’il avait lui-même célébré la messe dans la cathédrale de Khartoum. Mais oubliant toutefois de préciser que les autorités soudanaises n’autorisent pas que l’on bâtisse ni ne répare des églises, que les prêtres sont les seuls Soudanais à devoir se munir d’un permis de voyager à l’intérieur du Soudan, et que la première phrase que les petits chrétiens sont obligés à écrire dans une classe soudanaise est … « je suis musulman ». Nous n’avons, faut-il le préciser, rien à redire quant à la liberté d’être musulman au Soudan.

Puis le prêtre tenta de démontrer que son approche était partagée par feu le pape Jean-Paul II, dont il cita une phrase prononcée à l’occasion d’un séjour qu’il fit au Soudan en 1993 : « Ici au Soudan », avait alors déclaré le souverain pontife, « je voudrais souligner encore une fois la considération que l’église catholique a envers les fidèles de l’Islam ». Jean-Paul II enchaînait en affirmant savoir « qu’il existait de très bonnes raisons pour une plus grande compréhension réciproque, une collaboration entre tous pour redonner la paix et la prospérité à la nation ». Or, dix ans plus tard, il s’agit sans doute d’un autre détail qui a échappé à Lelong, ce même pape se faisait nettement moins conciliant, puisqu’à l’occasion d’une nouvelle visite dans le pays, il confessait publiquement voir « dans les vies de la majorité des chrétiens soudanais la reproduction du calvaire du Christ » !

Vint ensuite le tour de Me Chansay-Wilmotte, qui revenait d’une tournée au Darfour en compagnie de son confrère parisien Patrick Brunot. L’avocat belge se focalisa sur la seule chose importante à ses yeux : le fait que la Commission d’Enquête des Nations Unies n’avait pas retenu le crime de génocide. Il se garda toutefois d’évoquer les nombreux crimes de guerre et contre l’humanité qu’elle avait consignés en bonne place dans son rapport. Le plaideur du plat pays alla jusqu’à railler une déclaration de Collin Powell, basée sur les chiffres d’une ONG ayant travaillé non pas au Soudan mais au Tchad [1]. Nul ne peut ignorer, pourtant, qu’il y a de très nombreux camps de réfugiés au Tchad et qu’il est donc nécessaire d’enquêter aussi dans ce pays. Et que, d’autre part, il existait une raison encore plus explicite, puisque Khartoum interdit les enquêtes au Soudan !

Mais l’avocat d’affirmer à son auditoire que « quand on rencontre des personnes, elles vous disent : on n’a pas vu un mort ». Chansay-Wilmotte a donc réussi le tour de force consistant à éviter les humanitaires de MSF ! Eux ont vu, de leurs yeux vu, des milliers de morts, chaque mois, dans les camps de déplacés.

Poursuivant sur sa lancée, l’avocat du diable demanda « Où sont les charniers ? ». Il feignait là d’ignorer que seule une paix effective est susceptible de permettre que l’on procède sereinement au type de recherches qui, dans une province grande comme la France, permettra de les découvrir. L’ambassadeur du Soudan à Paris prendra d’ailleurs le relais de son conseil en posant à nouveau la question : « Où sont les fosses communes ? Où sont les morts ? » Question marquée du sceau de la perfidie, car la priorité de son gouvernement n’est assurément pas de les trouver. Khartoum pourrait bien, au contraire, être, en ce moment même, en train de procéder au grand nettoyage de printemps dans la province ouest du Soudan, aux fins de faire disparaître toute trace de son génocide.

L’avocat belge se mit ensuite à ergoter sur le nombre de victimes [2], réfutant celui de 400'000 avancé par Gérard Prunier. S’appuyant sur les confidences d’un général français commandant une mission européenne de vérification du cessez-le-feu, et qui lui avait déclaré : « en général on parle de meurtres et non pas de massacres », Chansay-Wilmotte soutint sur un ton victorieux qu’ « on parle de génocide d’un côté, on parle de meurtres de l’autre ». Et de diluer le génocide dans une mixture nauséabonde faite de « morts isolés », d’ « escarmouches » et d’un zeste de « problèmes violents », avant de conclure que « si on part d’une hypothèse de 400’000 victimes, il faut d’abord distinguer ceux qui sont tués directement et ceux qui sont des victimes indirectes ». Que voilà assurément une différenciation indispensable !

La Ména se voit, à ce point des choses, dans l’obligation de compléter les connaissances en droit visiblement incomplètes de Me Chansay-Wilmotte et de lui enseigner qu’est constitutif de crime de génocide, non seulement le fait de tuer directement, mais également celui d’« infliger délibérément à un groupe des conditions de vie calculées pour amener sa destruction en totalité ou en partie » (Art. 2 section C de la Convention de 1948).

On touche ici au mensonge odieux, qui se situe au cœur même de toute la stratégie génocidaire de son Etat client. Et de ses manœuvres soutenues par la lie des négationnistes et des imbéciles de France, afin de l’aider à échapper aux sanctions prévues pour ses crimes.

A suivre …

La série complète: 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9

Notes :

[1] Extrait du livre Le Darfour : un génocide ambigu (Gérard Prunier, édition La Table Ronde, novembre 2005, 19,50 €) : « Le Centre pour la justice internationale a interviewé 1'136 réfugiés, pris au hasard dans les camps de réfugiés au Tchad. 61% de ces individus ont déclaré avoir vu au moins un membre de leur famille tué sous leurs yeux. Etant donné qu’une famille comprend environ cinq personnes et qu’environ deux millions de personnes ont été affectées par le conflit, cela veut dire 400'000 familles. 61% de 400'000 représentent 244'000 morts de morts violentes ».

[2] Il n’y eut aucun chiffre explicite donné à propos de la crise avant janvier 2004, si ce n’est des évaluations faisant état d’environ 3'000 morts, nombre auquel s’accrocha alors l’ONU. En mai 2004, USAID calcula un taux d’environ 4'000 morts par semaine au sein des déplacés. L’ONU fit, ce même mois, exploser ses chiffres relatifs aux déplacés et aux réfugiés, sans pour autant le répercuter sur le nombre global de victimes estimées. Le premier travail sérieux relatif à ce dénombrement morbide fut réalisé en avril et juin 2004 par MSF qui, se basant sur une étude réalisée dans quatre camps de déplacés, estima qu’il y avait eu, à la date de juin 2004, près de 150'000 morts.

Le 16 mars 2005, Jan Egeland, secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires humanitaires, estima cependant encore le nombre de victimes à quelque 180'000 en 18 mois. Il s’était, à cette fin, appuyé sur des estimations de l'Organisation Mondiale de la Santé effectuées entre avril et septembre 2004. Ce décompte, qui indiquait que 70'000 personnes déplacées étaient décédées sur une période de sept mois, avait toutefois exclu les morts décédés entre février 2003 et avril 2004, les personnes mortes de morts violentes depuis avril 2004, les morts au sein des populations inaccessibles, et enfin, les personnes ayant succombé après septembre 2004 !

Quinze jours à peine après la déclaration d’Egeland, un rapport parlementaire britannique estimait le nombre de victimes à 300'000 depuis le début du conflit au Darfour. Soit plus de morts que n’en fit le tsunami de décembre 2004.

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