Darfour : origines et bilans d’un génocide (5ème partie)

Serge Farnel

Metula News Agency, 14 Septembre 2006

L’année 2005 démarra sous l’auspice des espoirs fondés sur les accords de paix signés à Nairobi le 9 janvier. Un accord historique [1] entre Khartoum et la rébellion du Sud-Soudan, prévoyant un partage aussi bien du pouvoir que des recettes pétrolières, qui était en passe de mettre fin à un conflit qui avait fait, depuis la rupture unilatérale par Khartoum des accords d’Addis-Abeba (Ethiopie) de 1972, au moins un million et demi de morts en vingt et un ans.

Il s’agissait toutefois, à l’époque, de se sortir d’une situation que le représentant spécial de Kofi Annan pour le Soudan, Jan Pronk, avait, au surlendemain de la signature historique de Nairobi, qualifiée d’ « impasse politique » devant les membres du Conseil de Sécurité. Ceux-ci avaient saisi cette occasion pour exiger des autorités soudanaises un retrait immédiat de leurs forces derrière les positions qu’elles occupaient avant l’offensive militaire lancée un mois plus tôt. Ainsi espérait-on que l'Union africaine parviendrait à déployer son contingent dans l’espace libéré.

Mais alors qu’à New York on demandait également aux mouvements rebelles de communiquer leurs positions desquelles ils n’étaient plus censés bouger, moins de 48 heures plus tard, on assistait à une attaque de ces derniers dans le Sud du Darfour, suivie, une semaine plus tard, d’un nouveau coup de force de leur part. Fin janvier, des raids aériens de représailles furent ordonnés par Khartoum. Un bombardement que l'Union africaine qualifia d’« attaque la plus grave perpétrée ces derniers mois ».

Il faut savoir que l’organisation panafricaine est limitée, par mandat, à ne pouvoir qu’observer les innombrables violations du cessez-le-feu. Et quand bien même elle aurait voulu agir, elle ne bénéficiait pas des moyens lui permettant d’envisager sérieusement la sécurité des déplacés et des humanitaires dans l’ouest du Soudan.

Jan Egeland, secrétaire général adjoint de l’ONU aux Affaires humanitaires, fit connaître son impatience de voir se renforcer le contingent de l’UA qui, à la mi-février, n’était toujours constituée que de 2’000 soldats, en dépit d’un engagement d’en déployer mille supplémentaires, ce qui restait, au demeurant, dérisoire. « Nous ne pouvons pas attendre un jour de plus ! », fit savoir Egeland, avant de poursuivre : « Si nous avons pu avoir des dizaines de milliers de tonnes de secours et des centaines d'hélicoptères pour le tsunami, nous devrions être capables d'aider l'Union africaine à déployer quelques milliers de soldats ». Ce qu’il omettait de préciser, c’est à quel point le tsunami avait englouti les réserves financières des Nations Unies.

Quant à Kofi Annan, il n’ignorait pas, ainsi qu’il le fit savoir un peu plus tard dans les colonnes du New York Times, que « donner de l'aide sans protection c'était comme mettre un sparadrap sur une plaie ouverte ». Et de fustiger, à cette occasion, l’« échec collectif à fournir une plus grande force », manquement qu’il qualifia alors de « pitoyable » et d’« inexcusable ». Egeland avait tenu des propos similaires, affirmant que lui et Kofi Annan avaient fait leur part de travail : « L'ONU n'a pas d'armée permanente. Mais elle a une capacité humanitaire permanente. Celle-ci est en place », avant d’asséner aux donneurs de leçons que « beaucoup de ceux qui critiquent, en revanche, n'ont pas fait leur part ».

C’est pourquoi, le 13 février, devant la Conférence annuelle sur la sécurité internationale qui se tenait alors à Munich, Kofi Annan appela « les organisations qui disposaient de capacités réelles – comme l'OTAN et l'Union européenne » – à s’impliquer directement au Darfour ».

Mais l’idée d’une implication étrangère n’était pas du goût des pays arabes de l’Union Africaine qui, par solidarité avec Khartoum, auraient vu d’un meilleur oeil cette crise se régler en famille.

Lâchant toutefois un peu de lest, le gouvernement soudanais finit par autoriser, fin mai 2005, l'envoi d'une mission d'évaluation pour le déploiement d'une éventuelle force des Nations Unies au Darfour, déclenchant du même coup la colère du numéro deux d’Al-Qaïda, Ayman Al-Zawahiri.

Au même moment, tout en posant comme préalable que l’OTAN n’avait pas sa place sur le terrain, l'Union africaine lui demanda néanmoins de lui apporter un soutien logistique. Une demande dont l’Union européenne était aussi destinataire, et qui portait sur le transport de troupes, l'hébergement des soldats, la formation, les moyens de communication, ainsi que sur la fourniture d'équipements.

La réaction de la France ne se fit pas attendre. Si du côté de la Grande Muette, la ministre de la Défense Alliot-Marie déclara que « l’idée d’une rivalité avec l’OTAN ne se posait pas », tel ne fut pas le son de cloche qu’on entendit en provenance du Quai d’Orsay. Michel Barnier, alors ministre des Affaires Etrangères, déclarant, quant à lui, que l’OTAN n’avait pas pour vocation « d’être le gendarme du monde ». En tout cas pas celui de l’Afrique, avait-il semblé vouloir dire.

Mais les responsables militaires de l'OTAN avaient déjà donné leur accord de principe et s’apprêtaient, à l’occasion d’une réunion programmée à Addis-Abeba le 26 mai 2005, à formuler une réponse concrète à l’Union africaine.

Probablement doit-on, au moins en partie, à la lutte d’influence engagée en Afrique entre l’Union européenne et l’OTAN, d’avoir alors permis à la mission de l’UA au Darfour d’obtenir quelque 159 millions d’euros d’aide logistique et financière, sans compter l’aide promise par des organisations multilatérales comme l’UE, ainsi que la mise à disposition de plusieurs avions de transport, de six hélicoptères de combat et d’une centaine de véhicules blindés de transport de troupes.

La réunion d’Addis-Abeba fut également l’occasion de recenser les besoins en contingents militaires. Jan Pronk, le représentant spécial des Nations unies, fit savoir qu’une force composée d’au moins 12’000 hommes était nécessaire aux fins de renforcer les troupes de l’UA au Darfour, alors qu’à l’échéance de septembre 2005, seuls 7’600 soldats furent déployés. Un effectif ô combien dérisoire, en comparaison des 44’000 hommes préconisés, quelques mois plus tôt, par le général canadien Roméo Dallaire interrogé sur la question !

Brian Steidle, ancien marine américain, posté durant six mois au Darfour comme observateur de l’UA, relatait, dans une tribune accordée au journal Libération en avril 2005, que « des hélicoptères de combat du gouvernement avaient fondu sur un bourg de 20’000 personnes et l’avaient réduit en cendres », puis il précisait que « trois mille soldats, l’avaient prit d’assaut, aidés par la milice arabe des janjawids », pour conclure enfin qu’ « en tant qu’observateurs, la seule chose que nous pouvions faire était de prendre des photos et écrire notre rapport ». Que ressentir d’autre que de la révolte devant une telle inadéquation entre le besoin d’assistance à personne massacrée et un mandat confié aux soldats de l’UA, qui finissait par les mettre dans l’inconfortable posture du voyeurisme ! La parade utilisée sur le terrain pour contourner un tel mandat consista, selon Steidle, à « déployer une équipe d’observateurs dans un village pendant une semaine ». Ainsi était-il, selon lui, possible de « déployer des troupes pour protéger les observateurs et, par la même occasion, protéger les civils ». Si ce n’est, comme il ne manqua pas de le rappeler, qu’« il faudrait une unité dans chaque village », ce qui nécessiterait « de 25’000 à 50’000 soldats ». Calcul qui rejoignait les estimations de Romeo Dallaire.

En l’absence de tels effectifs, il était impossible de faire respecter un cessez-le-feu dont on est d’ailleurs en droit de se demander, sans jeu de mot, s’il devait également s’appliquer aux incendies déclenchés volontairement par les janjawids dans les villages abandonnés. En effet, fin avril 2005, le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) dénonça des actes pyromanes en série, pour lesquels les Nations unies décideront, en novembre, de diligenter une enquête [2].

L’ancien marine avait insisté, par ailleurs, sur le caractère unilatéral du conflit au Darfour : « d’après ce que nos équipes ont pu voir », expliqua-t-il, « de 90% à 95% des attaques sont le fait du gouvernement et des milices alliées ». Et de préciser que « seules quelques attaques sont conduites par des rebelles, principalement contre des postes de police, afin de récupérer des armes et des munitions ». Et pourtant, fin septembre, le Conseil de Sécurité persévérait à mettre tout le monde sur un pied d’égalité, en prêchant « la nécessité, pour toutes les parties, de faire preuve de calme et de retenue et de respecter scrupuleusement le cessez-le-feu ».

Quelques jours plus tard, les propos de Juan Mendez, conseiller spécial du Haut Commissariat aux droits de l'homme pour la prévention des génocides, allaient créer l’embarras du Conseil de Sécurité. Il déclara, en effet, que les populations civiles n’étaient pas à l'abri d'un deuxième génocide. La réalité n’étant pas toujours agréable à ouïr, aussi bien les Etats-Unis, la Russie, la Chine que l’Algérie, refusèrent tout bonnement d'entendre le témoignage édifiant de Mendez ! Le Conseil de Sécurité se contenta de se déclarer préoccupé par la recrudescence de la violence au Darfour, violence qu’il imputa alors « à toutes les parties ».

Et tandis que la province ouest-soudanaise s’enlisait dans l’horreur, seule une force de paix au Sud allait réellement bénéficier d’un mandat ainsi que des moyens de protéger les civils, suite au vote par le Conseil de Sécurité, le 24 mars 2005, de la résolution 1590, laquelle entérinait l'envoi de casques bleus au Sud-Soudan aux fins de faire appliquer l'accord de paix de Nairobi. Une force onusienne appelée Mission des Nations unies au Soudan (MINUS), qui n’était pas réduite, elle, à l’observation, puisqu’elle avait également pour mission de protéger camps, populations et convois humanitaires.

Le Soudan se préparait donc à être le théâtre de scènes surréalistes au cours desquelles les 10’000 casques bleus déployés peu à peu dans la partie méridionale du pays allaient devoir rester impassibles devant les massacres des populations civiles dans sa partie occidentale, à quelques centaines de kilomètres de l’endroit où ils étaient postés ! Dans l’enfer du Darfour.

L’ultime espoir d’en sortir ne semblait plus résider qu’en un seul endroit au monde : le Nigeria. Plus précisément à Abuja, où les négociations n’en finissaient toutefois pas de s’interrompre et de reprendre, au rythme des violations du cessez-le-feu.

Entre-temps la terrible nouvelle de la mort de John Garang [3], dont l’hélicoptère avait percuté une chaîne de montagnes dans le Sud-Soudan, avait mis un terme brutal au parcours d’un homme d’exception qui, après avoir passé sa vie dans le maquis [4], venait, un mois plus tôt, de prêter serment dans la grande salle du palais présidentiel de Khartoum, en vue de prendre ses fonctions de vice-président du Soudan.

C’est Salva Kiir, ancien vice-président du Sud, qui lui succéda, devenant ainsi, conformément aux provisions inclues dans les accords de paix de Nairobi, vice-président du Soudan aux côtés du président Omar El-Béchir, ainsi que président du Sud-Soudan.

A la fin du mois de décembre 2005, le nouveau gouvernement d’unité nationale, constitué le 20 septembre, entama la septième série de pourparlers de paix sur le Darfour.

A suivre …

La série complète: 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9

Notes :

[1] Il s’agit d’un ensemble d’accords dont le premier fut le « protocole de Machakos ». Signé en 2002, il prévoyait, à l’échéance de 2011, un référendum d’autodétermination pour le Sud-Soudan. D’ici là, les rebelles du Mouvement patriotique de libération du Soudan (MPLS) étaient autorisés à former un gouvernement dans le Sud du pays.

En septembre 2003 il fut prévu que les troupes nordistes se retirent du Sud, tandis que les forces rebelles se retireraient du Nord. Fut également envisagée la création d’ « unités conjointes intégrées », composées, à parts égales, de forces issues du mouvement rebelle et de forces de l’armée régulière, sous le commandement d’un état-major commun.

Deux mois plus tard, un « accord sur le partage des richesses » organisa la répartition égale des substantielles recettes pétrolières.

En mai 2004 furent signés trois autres accords dont le plus important concerne la cohabitation politique, Omar Hassan El-Béchir demeurant président du Soudan, tandis que ses décisions seraient dorénavant soumises au droit de veto du colonel Garang, nommé vice-président. Pendant les six premiers mois, un gouvernement de cohabitation allait être composé à 52 % par l’actuel parti unique du Congrès patriotique, ceci quand bien même il n’avait pas obtenu, aux élections d’avril 1986, à une époque où il se nommait encore FNI, plus de 10% des voix ! Quant aux rebelles du MPLS, ils furent amenés à composer 28% dudit gouvernement, si bien qu’avec les Frères musulmans, ce tandem, qui occupe 80% des sièges, ne représente pas plus de la moitié du pays ! Autant dire que les musulmans non arabes de ce groupe constitué aussi bien par les Darfouri que par les Bejas de l'Est, ne jetteront pas les armes tant qu’on ne les aura pas admis à la table des négociations. Quant au gouvernement d'unité presque nationale, c’est en juillet 2005 qu’il prit ses fonctions, en attendant la tenue d’élections générales dont les accords prévoient qu’ils doivent intervenir au bout de trois ans et demi.

Le MPLS n’aura finalement obtenu ni le ministère de la Défense ni celui de l’Intérieur, autrement dit aucun des ministères qui commandent les exactions commises au Darfour. Loin également de l’idée de Khartoum d’accorder à la rébellion du Sud le ministère du Pétrole. Ainsi, le Sud, où se concentrent la plus grande partie des gisements pétroliers, n’a-t-il aucune idée de la réalité des contrats dont il est pourtant censé, conformément à l’accord de paix, se faire verser la moitié des recettes ! Or ces recettes, avoisinant le milliard de dollars annuellement, permettent aux autorités de Khartoum d’acheter Migs et hélicoptères militaires qui, depuis le cessez-le-feu au Sud d’octobre 2002, ont été détournés sur le Darfour.

[2] Il s’agit précisément d’un enquête relative à des attaques qui auraient été menées contre six villages, brûlés au Sud-Darfour, par près de 1'500 hommes à cheval et à dos de chameau.

[3] John Garang revenait d’Ouganda dans l’hélicoptère personnel du président ougandais Yoweri Museveni, lorsqu’il fut victime d’un accident, le 31 juillet 2005.

[4] Après des études aux Etats-Unis, John Garang avait rejoint le mouvement sudiste Anyanya en 1970, puis, s’enrôla, au lendemain des accords d’Addis–Abeba de 1972, dans l’armée régulière soudanaise. En 1983, il fut envoyé dans le Sud pour mater une mutinerie qui avait éclaté dans une garnison de sa ville natale, suite à la décision de Nimeiry d’instaurer la charia. Garang avait ensuite rejoint les mutins, fondant l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA).


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