Guerre au Darfour, périls au Tchad

Laoro Gondjé

Tchad Et Culture, 01 Juin 2004

L’afflux massif de réfugiés soudanais sur le sol tchadien commence à créer des problèmes, tant sur le plan humanitaire, sanitaire que sécuritaire. Le Tchad est ainsi exposé à beaucoup de périls si des solutions négociées et rapides ne sont pas trouvées.

Plus de 130 000 réfugiés soudanais attendent, sur le sol tchadien, des secours d’urgence pour se refaire une santé et pour survivre. Pour la plupart des populations noires soudanaises, ces réfugiés qui ont tout perdu à cause des conflits armés, n’émettent qu’un seul souhait : le retour de la paix pour repartir dans leurs villages abandonnés. Mais en attendant, on les retrouve le long d’une frontière de plus de 600 km entre le Soudan, le Tchad (dans les départements de Biltine, d’Assounga et de Dar Sila) et la République centrafricaine.

Rebellions et conflits interethniques

Dans le Biltine, zone limitrophe avec le Darfour nord, ce sont les affrontements entre les groupes rebelles et l’armée gouvernementale épaulée par la milice arabe qui ont obligé les Tama, Erenga et, dans un effectif moindre, les Zaghawa à traverser la frontière pour s’établir à Tiné, Birak, Senet, Arada, Guéréda, Kounoungou. Plus au sud, d’Adré à Goz-Béida, les mouvements des populations sont provoqués par des conflits interethniques autour des points d’eau et des pâturages qui opposent la milice arabe aux Massalit.

Les Djandjawid pillent le bétail, violent filles et femmes, massacrent les populations masculines. Ils occupent également des points d’eau le long de la frontière pour empêcher les autres de s’en servir pour abreuver leur bétail. Il est donc fort à parier que ce conflit autour des espaces vitaux ne puisse trouver de solution.

Il faut également relever que la majorité des réfugiés soudanais sont constitués d’enfants, de femmes et de vieillards. Les hommes se seraient retranchés dans les montagnes ou auraient pris des armes aux côtés des rebelles.

La politique de la terre brûlée

Dans certains villages, les nouveaux venus sont plus importants numériquement que la population locale. Ce sont des zones où l’eau et le pâturage sont déjà rares et généralement sources de conflits. Il faut donc craindre que le partage de ces ressources ne dégénère un jour en conflits ouverts entre allogènes agro-éleveurs et autochtones. Aussi, un important bétail a traversé la frontière. Ce qui fait craindre d’éventuelles épizooties dans la région. D’où l’idée d’entreprendre des campagnes de vaccination pour tout le cheptel le long de la frontière et à l’intérieur des camps de Taloum, Farchana et sur d’autres sites.

A Kounoungou, les réfugiés se sont installés dans des champs appartenant aux villageois. Leur bétail partage les mêmes points d’eau et le même pâturage que celui des autochtones. En plus, ces hôtes procèdent à des coupes abusives de quelques rares arbres qui existent pour en faire du bois de chauffe.

Sur le plan humanitaire, les deux conflits ont fait assez de victimes parmi les femmes et les enfants. Lorsqu’on se rend sur les sites de fortunes d’Absogo, de Mahamatta, de Barata et de Wandoulou, situés à 18 kilomètres au sud d’Adré et à moins de trois km de la frontière, on se rend compte de la précarité de la situation. Là, vivent plus de 5 000 réfugiés massalits en proie à la misère et aux souffrances physiques. Non seulement ces réfugiés sont à quelques kilomètres de leurs villages (Kododol, Djoudoulta ou Adikong) qu’ils voient détruire par les Djandjawid mais ils subissent désespérément des infiltrations et attaques sporadiques de la milice arabe qui les tue et emporte leur bétail. Pour preuve, le 19 février 2004, à Toukouli Toukouli, les Djandjawid ont enlevé 1500 têtes de bétail. A Ndarta, 300 bovins et 200 ovins.

En plus des maladies diarrhéiques, de la malaria, des infections pulmonaires et des cas de malnutrition, on signale des cas de rougeole dans certaines zones de concentration des réfugiés.

Menace de famine et d’épidémies

Du côté des humanitaires, la sous-estimation de l’effectif des réfugiés a faussé les données prévisionnelles. Au lieu, par exemple, de limiter leurs zones d’accueil aux seuls départements de Biltine et d’Assounga, on les rencontre à Addé, Brotha, Tissi et à Goz Béida, plus au sud à environ 80 ou 500 Km d’Adré, à la frontière entre le Tchad, la République centrafricaine et le Soudan. Ils sont estimés à plus de 50 000 personnes qui attendent leur transfert vers le camp de Farchana qui n’a qu’une capacité d’accueil de 6000 personnes.

La situation est grave, disait un responsable du Haut Commissariat aux Réfugiés rencontré à Adré. C’est au regard de cette nouvelle donne qu’il a été décidé de créer deux nouveaux camps, respectivement à Milé au nord-ouest de Guéréda et à Goz-Amer, près de Goz-Béida.

En attendant, plusieurs réfugiés recensés en août dernier n’ont pu être transférés à Farchana parce que le nombre de fixation (mise de bracelet autour du poignet) ne dépasse guère 100 personnes par séance. Achta Ali Ousman, mère de cinq enfants, rencontrée sur le site d’Absogo se plaint à ce sujet : «J’ai tout perdu au Soudan et ici (Absogo), on nous fait attendre des mois sans repas, sans soins. De surcroît, la milice arabe nous empêche d’accéder aux ouaddi Kanga, juste en face, pour prendre de l’eau. Je souhaite qu’on nous recense, mes enfants et moi. Nous ferons le chemin à pied pour Farchana.»

Comme pour devancer Achta, plusieurs réfugiés se sont individuellement mis en route (70 km à parcourir) pour le camp. Surtout les éleveurs, par peur de se voir déposséder de leur bétail.

La seconde raison tient à la logistique nécessaire pour accueillir les réfugiés, notamment les denrées alimentaires. Le silo de Farchana, d’une capacité de 600 tonnes, est quasi vide. Par conséquent, transférer rapidement tous ces réfugiés à Farchana posera le problème de leur prise en charge.

Finalement, à force d’attendre, certains souhaitent simplement le retour de la paix au Soudan pour regagner leurs champs et maisons.

Les autochtones, pour leur part, estiment que la présence massive des réfugiés soudanais parmi eux crée un déséquilibre au niveau de leur organisation sociale. Leurs stocks de céréales diminuent plus vite que prévu, faisant ainsi monter des enchères sur les marchés. Le sac de petit mil qui valait l’année dernière, à la même période, moins de dix mille francs cfa, se vend actuellement au-delà de treize mille Fcfa. Or, l’Est du Tchad est une zone coupée du reste du pays de juillet à septembre de chaque année. Que faire pendant cette période ? De même, le pâturage se raréfie et les points d’eau ne suffisent plus et il faut des heures d’attente pour se servir.

Circulation d’armes de guerre et insécurité

A cela s’ajoute l’insécurité qui s’accentue avec la rébellion et les conflits inter ethniques entre Arabe et Massalit. Dès 19 heures, les rues, par exemple, à Adré sont vides d’hommes. Les autorités appellent à la vigilance car en décembre 2003 les Djandjawid ont attaqué Agan, localité tchadienne située à 7 km d’Adré. Il y a également les récentes frappes des villes tchadiennes de Birak et de Tiné par l’aviation soudanaise qui ont entraîné mort d’hommes du côté tchadien.

En fin de compte, les conflits du Darfour soudanais ont porté un sévère coup à la population tchadienne de l’Est. La circulation des armes s’est intensifiée, exposant ainsi la vie de nombreux Tchadiens. On imputerait même la recrudescence de l’insécurité à N’Djaména à l’arrivée des réfugiés chez leurs parents installés dans la capitale tchadienne. Un péril donc pour le Tchad si des solutions négociées n’interviennent pas rapidement. Il faut une réelle volonté politique de part et d’autre pour réaliser cette paix.