Darfour : origines et bilans d’un génocide (2ème partie)

Serge Farnel

Metula News Agency, 10 Juillet 2006

En juillet 1985, un accord de défense fut signé entre Khartoum et Tripoli, ce qui ne manqua pas d’irriter les autorités américaines qui, par le biais de l’USAID, ne fournissaient alors pas moins de 80% de l’aide alimentaire au Soudan.

Le mois suivant, Tripoli commença à livrer des armes au Darfour, en prenant la précaution de les cacher dans des camions censés pourvoir de l’aide humanitaire. On sait, grâce à une interview réalisée par Gérard Prunier, qu’en mars 1986, un convoi « humanitaire » de 350 camions partis de Libye, débarqua à el-Fashir au moins 800 hommes, qui se mirent à distribuer des armes à la population nomade.

Lors des élections d’avril 86, les Frères musulmans s’étaient présentés sous l’étiquette du Front National Islamique (FNI) mais n’y avaient pas emporté plus de 10% des suffrages. Deux jours plus tard, l’aviation américaine bombardait la Libye.

Depuis déjà trois ans, le pouvoir installé à Khartoum se livrait à une guerre civile sans merci au Sud contre les forces rebelles du leader noir John Garang. Celui-ci avait fondé, en 1983, le Sudan People’s Liberation Movement (SPLM). Les hostilités avaient éclaté en réaction à l’instauration de la loi islamique, la Charia, sur tout le pays, par l’ancien président Nimeiry. De plus, Nimeiry avait annulé le régime d’autonomie dont jouissait le Sud, bien qu’il fît l’objet des provisions d’un accord de paix signé pour mettre fin à des désordres antérieurs. Garang réclamait désormais un Soudan uni, laïc et démocratique.

L’ampleur du soutien apporté par Kadhafi à la guerre menée par Khartoum au Sud lui permit d’obtenir, en échange, un droit d’ingérence de plus en plus profond au Darfour. Cela n’avait bien sûr rien à voir avec une quelconque aide destinée à combattre la misère terrible qui s’était abattue sur cette région. Les populations sédentaire et nomade, affamées, commençaient d’ailleurs à s’affronter pour les rares parcelles de terre exploitable. Comme si l’incurie du monde et la rigueur du climat ne suffisaient pas à leur souffrance, celle-ci fut largement instrumentalisée par l’axe Khartoum-Tripoli.

Avril 1986 fut également marqué par les premières mutineries d’appelés originaires du Darfour, qui refusaient d’aller combattre leurs frères du Sud. Les Libyens armèrent alors les milices murahleen (les Voyageurs), issus principalement de la tribu Baggara, des Africains arabisés vivant au Darfour, pour s’y battre à leur place contre Garang.

Tandis qu’en Libye, une force de quinze mille hommes se tenait prête à envahir le Tchad, et que Kadhafi pouvait compter avec la présence de deux mille de ses soldats au Darfour pour ouvrir un second front, les Américains livrèrent pour 15 millions de dollars d’armement à Hissène Habré. Affolée à l’idée d’être pris dans un conflit international, Khartoum annonça publiquement avoir donné l’ordre aux Libyens d’évacuer le Darfour, ce qui ne manqua pas de provoquer la colère de Kadhafi.

Mi-avril 1986, l’armée tchadienne d’Hissène Habré attaqua la légion islamique de Kadhafi au sein même du Darfour, tandis que les milices murahleen commençaient à s’en prendre aux populations civiles. En novembre, le Darfour fut le théâtre de nouvelles attaques de l’armée tchadienne. Peu à peu, il fut impossible de distinguer si ce chaos relevait bien de la guerre civile tchadienne ou si ce n’était pas plutôt d’une guerre civile spécifique au Darfour qu’il s’agissait maintenant.

De plus en plus de critiques se firent entendre au sein du gouvernement soudanais à l’encontre de la politique pro-libyenne de Sadiq al-Mahdi, et ce, en particulier, en provenance des députés de l’Oumma proche du Darfour Development Front (DDF) d’Ibrahim Diraige ([voir 1ère partie]).

De plus en plus d’opposants se mirent à exploiter le très populaire thème consistant à critiquer la présence libyenne au Darfour. Une polémique qui, en août 1987, finit par décider le Democratic Unionist Party (DUP) pro-égyptien à quitter le gouvernement de coalition. Six islamistes firent leur entrée dans le gouvernement de coalition, qu’on n’entendit plus dès lors critiquer la présence libyenne au Darfour.

Sentant la situation lui échapper totalement, le ministre soudanais de la défense créa une Force spéciale Darfour, ce qui mit Kadhafi hors de lui. Cette mauvaise nouvelle pour la Libye fut accompagnée d’une autre, pire encore : le dictateur libyen avait, suite à une dispute à Tripoli, arrêté Acheikh ibn Oumar, le chef des guérilleros libyens au Darfour. Privés de leur chef et soumis à diverses attaques, ses deux mille combattants, en proie à la panique, tentèrent de fuir vers le Tchad. La réaction de Tripoli ne se fit pas attendre, et Kadhafi obtint d’un groupe de Hadjaraï – ou Peuple des montagnes, tribu arabe originaire de l’Etat de Guéra, dans le centre du Tchad – qu’il les attaque en décembre 1988 afin de les empêcher de faire leur jonction avec les forces d’Hissène Habré, en train de traverser la frontière pour leur porter secours.

A cette époque, il n’y avait pas encore, au Darfour, de répression pilotée par le gouvernement, et les tueries présentaient encore un caractère artisanal. L’instrumentalisation de l’ethnicité n’avait pas encore été poussée au point où elle le sera dans les années qui suivront.

Dans la nuit du 1er au 2 avril 1989, de hauts officiers de l’armée tchadienne, parmi lesquels l’actuel président tchadien Idriss Deby, tentèrent d’assassiner Hissène Habré. Ils lui reprochaient de chercher à vendre aux milices arabes du Darfour le butin d’armes récupérées à l’occasion des victoires sur les Libyens. L’attentat se solda cependant par un échec et Deby, blessé, parvint à s’enfuir au Darfour.

Le 29 avril de la même année, Idriss Deby, pourtant à l’origine des importantes victoires militaires du Tchad sur la Libye, prit l’initiative de se rendre à Tripoli afin d’obtenir de l’aide en vue d’une campagne contre Hissène Habré. Kadhafi, fut, à cette occasion, ravi d’obtenir des informations précises de la part de celui qu’Habré avait chargé de s’occuper du Front national du salut de la Libye, une organisation anti-kadhafiste basée au Tchad et financée par la CIA.

Avril 1989 fut décidément un mois important dans cette partie de l’Afrique. Il marqua également la conclusion de négociations de paix fructueuses entre Khartoum et le Sud-Soudan. On s’apprêtait à mettre fin à une guerre qui, depuis six ans, avait déjà fait un demi million de morts ! Le traité allait finalement être entériné par le parlement soudanais. Pour en arriver là, il avait fallu que les islamistes soient battus aux élections de 1986, obtenant moins de 10% des voix. Ils se retrouvèrent trop faibles pour s’opposer efficacement à la décision de mettre fin à la charia dans tout le pays, la décision sur laquelle s’était fondée la paix à venir. Mais, pour avoir pris ces décisions capitales, les jours de la démocratie soudanaise étaient désormais comptés.

L’islamiste Hassan al-Tourabi, qui était parvenu, dans les années 70, à prendre le contrôle du mouvement fondamentaliste, avait su l’épurer au point d’en faire un groupe désormais exclusivement attaché au pouvoir et à l’argent. Parmi ses membres on trouvait un certain Omar el-Béchir, qu’al-Tourabi voyait bien comme futur président du Soudan, vu son caractère facilement manipulable.

Dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 1989, quelques jours avant la signature décisive de l’accord de paix avec le Sud-Soudan, un groupe d’officiers du Front National Islamiste, conduit par le colonel Omar el-Béchir, s’empara du pouvoir. Il s’agissait d’une « junte masquée », de telle sorte que, jusqu’en janvier 1990, et ce afin de leurrer l’opinion internationale quant au caractère fondamentaliste de ce nouveau pouvoir, le chef du FNI, Hassan Al-Tourabi, fit mine d’être détenu en prison.

Une fois au pouvoir, le front islamiste changea d’appellation pour devenir le Mutammar al-Watan (congrès national). Il s’appliqua très vite à régner par la terreur, abrogeant toutes les libertés, y comprit celles des musulmans qui n’adhéraient pas à son acception de l’islam. Les islamistes supprimèrent tous les partis politiques, qui s’organisèrent dès lors à l’étranger en une Alliance Nationale Démocratique, et se mirent peu à peu à accumuler une richesse considérable. Par ailleurs, Khartoum poursuivit la guerre au Sud où il proclama le djihad.

En mai 1989, soit quelques jours à peine avant le putsch intégriste, les leaders tribaux de l’Ouest avaient pris l’initiative d’une conférence de réconciliation sur le Darfour. Cette conférence avait abouti à un accord au mois de juillet 89. Un véritable cadeau dans le panier de la mariée islamiste, dorénavant au pouvoir, pour lequel elle n’avait rien eu à faire !

Mais deux mois plus tard, afin d’obtenir de Kadhafi – avec qui un traité d’union totale venait d’être signé – de l’argent pour financer la guerre au Sud-Soudan, le nouveau chef d’état-major soudanais dut accéder à la demande de l’autocrate libyen, de se servir du Darfour comme base arrière afin de lancer son nouvel allié Deby à la conquête du Tchad. Les Libyens armèrent dans ce dessein les tribus arabes du Darfour, mais ces nouvelles milices débordèrent rapidement du conflit tchado-libyen pour attaquer les villages du Darfour. C’est en novembre 1990 que Deby lança sa grande offensive sur le Tchad. Le 1er décembre, il entrait à N’Djaména qu’Hissène Habré venait de fuir en direction du Cameroun.

Le Darfour, ne servant dès lors plus de base arrière, perdit, une fois de plus, toute importance stratégique. C’est alors que John Garang y prit ses quartiers afin de promouvoir sa propre vision d’un Soudan unitaire. En novembre 1991, il annonça que le SPLM occupait le Sud Darfour, et qu’un Darfourien du nom de Daoud Bolad était à la tête de cette offensive. Bolad était un ami personnel d’Al-Tayeb Sikha, nommé quelques mois plus tôt gouverneur du Darfour par Khartoum. Mais la conception par Bolad de l’islam se heurtait au racisme anti-noir du mouvement islamiste au pouvoir dans la capitale. Khartoum s’y opposa, si bien que l’invasion du Darfour par Bolad se solda par un échec et que ce dernier fut fait prisonnier, puis torturé à mort en janvier 1992.

En 1994, des pourparlers de paix reprirent pour la énième fois entre Khartoum et la rébellion du Sud, ce qui n’empêchait nullement les autorités de perpétrer de véritables crimes contre l’humanité dans la partie méridionale de leur propre pays. Pour exemple, mentionnons que l’année 1998 fut l’année de véritables massacres génocidaires dans le Bahr el-Ghazal du Sud-Soudan où, en pleine famine, les autorités soudanaises interdirent toute aide humanitaire.

A partir de 1999, le pétrole commença à couler au Soudan. Khartoum ne cessera, six ans durant, de lancer ses bombardiers, ses hélicoptères ainsi que ses milices contre les populations civiles qui avaient la malchance de se trouver sur les voies de l’avancée des travaux pétroliers.

Hassan Al-Tourabi s’était trompé en pensant qu’il était parvenu progressivement à faire sa chose du noyau dirigeant de l’actuel régime de Khartoum. En effet, vingt ans après que ses « garçons » eurent été, grâce à lui, propulsés au pouvoir, ils jugèrent que sa réputation de révolutionnaire constituerait un obstacle à leur désir de respectabilité sur le plan international. C’est cette considération qui explique que, le 12 décembre 1999, Omar el-Béchir décréta l’état national d’urgence, contraignant le chef du parti fondamentaliste à démissionner de son poste de président du parlement.

Or la branche darfourienne du parti fondamentaliste était acquise à Hassan al-Tourabi, qui, lorsqu’il fut démis de sa fonction de secrétaire général du Mutammar al-Watani, créa son propre parti, le Mutammar al-Watani ash-Shabiyi, Shabiyi signifiant « populaire ». Al-Tourabi alla jusqu’à approuver a posteriori le recours aux armes des Sudistes et à évoquer la possibilité d’une nouvelle insurrection armée au Darfour.

En 2000, fut publié anonymement le Livre noir documentant les aspects social, économique et politique du mode de domination des membres des tribus arabes du Soudan sur leurs compatriotes. Ce livre fit prendre conscience aux Darfouriens qu’ils étaient en dehors des circuits du pouvoir et de l’argent. Ce critère de différenciation « centre-périphérie » allait désormais se substituer au critère de différenciation « musulmans-chrétiens ». Les musulmans de la périphérie allaient, peu à peu, se désolidariser des « Arabes » du centre, dont la stratégie consistait, aux fins d’échapper à leur responsabilité quant à la piètre gestion du Darfour, à faire se dresser les victimes les unes contre les autres. Or il suffisait pour cela de conforter les « Arabes » dans leur sentiment selon lequel les « Africains » étaient la cause de tous leurs maux, et que les paysans noirs représentaient un danger vital pour leur survie. Ceci explique qu’à la révolte contre le centre se superposa une guerre civile locale.

En février 2001 fut signé, à Genève, un mémorandum d’accord entre le SPLM et le parti nouvellement créé par Hassan al-Tourabi, autrement dit entre les deux forces extrêmes du spectre politique, et ce aux fins de renverser le régime de Khartoum. Le 21 février, al-Tourabi fut arrêté.

Le 11 septembre de la même année permit à Khartoum de nouer enfin une étroite coopération avec Washington, en collaborant à sa lutte contre le terrorisme. On apprendra un peu plus tard que le Soudan avait proposé, en 1995, de livrer Ben Laden aux Américains, qui avaient refusé d’en prendre livraison. Ce qui n’avait pas empêché qu’une résolution du Conseil de Sécurité soit votée, en 1996, accusant le Soudan de soutenir le terrorisme international.

La répression sanglante contre les chrétiens du Sud indisposait évidemment les Américains. C’est donc sous leur pression que les négociations redémarrèrent dans la ville kenyane de Naivasha. Au cours du deuxième semestre 2002, outre un accord de cessez-le-feu, on y signa un protocole prévoyant l’établissement d’un futur gouvernement transitoire pour une durée de six ans et demi, en vue d’un référendum d’autodétermination pour le Sud, susceptible d’aboutir à son indépendance.

Mais c’est dans l’Ouest du Soudan que le pire était encore à venir.

Hassan al-Tourabi, qui avait vu sa peine d’emprisonnement commuée, depuis novembre 2001, en simple détention à domicile, allait maintenant s’appuyer sur l’accord signé avec le SPLM pour se faire approvisionner en armes. Il misait également sur la bombe à retardement que constituait le sentiment de marginalisation des populations du Darfour.

Une première attaque du SPLA, le bras armé du SPLM, avait déjà visé, en juin 2001, à soutenir l’insurrection en préparation, mais elle avait été réprimée conjointement par des attaques de milices et par des bombardements. L’hystérie du gouvernement face à ces désordres, quant à elle, s’était alors déjà traduite par des attaques contre la population civile.

En février 2003, l’insurrection allait éclater au Darfour, entraînant une contre-insurrection « de la terre brûlée » de la part des autorités soudanaises. Cette contre-insurrection, à caractère génocidaire, est dirigée contre plusieurs groupes ethniques africains. Khartoum n’allait pas tarder à bombarder les villages africains, les écoles, et à organiser des pogroms par le biais de milices sanguinaires recrutées au sein de la population arabe, et lancées à l’assaut de ses propres citoyens, hommes, femmes et enfants des villages du Darfour. L’armée régulière soudanaise alla même jusqu’à accompagner les bandes d’assassins dans leurs sinistres opérations.

Plusieurs centaines de milliers de personnes ont aujourd’hui trouvé la mort dans cette violence. Plus de deux millions de personnes ont été déplacées contre leur gré, autant vers le Tchad qu’au Darfour, la plupart d’entre-elles vivant dans des camps surpeuplés et insalubres.

Après le réveil, ces derniers mois, de la société civile américaine sur la question du Darfour, le monde jauge à son tour la capacité de la société civile européenne à se mobiliser pour lutter contre de telles infamies.

Après avoir décrit les sources du conflit, comme à notre habitude, nous traiterons, dans notre prochain article, de l’état actuel du Darfour et de ses habitants.

A suivre ...

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