Darfour : origines et bilans d’un génocide (1ère partie)

Serge Farnel

Metula News Agency, 09 Juillet 2006

Depuis 2003, au Darfour, 200'000 personnes ont été massacrées par des milices armées du gouvernement soudanais, tandis que deux millions de personnes ont été déplacées contre leur gré.

Afin de permettre de prendre la pleine mesure de cette tragédie, les articles qui suivront sur ce conflit auront pour objet d’en fournir les clés de compréhension ainsi que celles nécessaires à le placer dans son contexte historico-politique.

A la poursuite de ce second objectif, je me suis notamment appuyé sur le très riche ouvrage de Gérard Prunier : Le Darfour, un génocide ambigu (La Table ronde ; novembre 2005 ; 19,50 €). Un ouvrage, dont il convient de garder à l’esprit l’extrait suivant : « Le fait de savoir qu’il s’agit d’un génocide ou pas est très largement un problème d’étrangers pour lesquels le vocabulaire utilisé semble parfois plus important que l’objet auquel ce vocabulaire se réfère ».

Il importe également de mentionner que, pour les géographes arabes médiévaux, le bilad al-Sudan (« Terre des noirs ») allait de l’actuel Sénégal à l’Abyssinie. Le Darfour se situe dans la région la plus occidentale du Soudan. Dar Four signifie pays des Fours. Les Fours constituent l’une des trois grandes tribus à avoir peuplé le Darfour, avec les Masalit et les Zaghawa.



C’est au début du XVème siècle que naquit le sultanat du Darfour. Au milieu du XVIIème, l’islam servit à asseoir le pouvoir du sultan. La dichotomie musulmane du dar al-islam (soumission) et du dar al-harb (conversion ou esclavage) fit que les Fertit, qui étaient ceux qui refusèrent de se convertir à l’islam, furent contraints de fuir vers le Sud, faisant du dar Fertit un endroit de chasse à l’esclave.

Au XVIIIème siècle, la population pluriethnique était gouvernée sur la base d’un agrégat de légitimité musulmane et de rituels sacrés africains.

Durant ce centenaire, le dernier groupe ethnique, les awlad al-Bahar (enfants du fleuve), s’installa au Soudan. Il s’agissait de marchands et de prédicateurs religieux que les populations locales désignaient comme étant « les gens de Khartoum ». Lorsqu’au milieu du XIXème, ils se répandirent dans le pays, le sud Soudan était alors négro-païen, tandis que le Darfour était déjà islamisé.

Se succédèrent ensuite sur ces contrées les grandes périodes de la Turkiyya (« Le temps des Turcs ») (1821-1840), puis de l’Umm Kwakiyya (« Le temps des bandits ») (1874-1881).

En 1885, trois ans après que les Anglais eurent pris possession de l’Egypte, les Mahdistes conquirent Khartoum, faisant entrer le Soudan dans l’ère de « Mahdiyya » (« Le temps du Mahdi »). Le Mahdisme était un régime théocratique millénariste qui ambitionnait de conquérir les lieux saints de l’islam, puis d’islamiser le monde [en savoir plus sur cette tradition].

En 1898, les Anglais évitèrent, de peu, une confrontation avec les Français sur le point de conquérir le Tchad. C’est pourquoi, la même année, alors que le régime mahdiste au Soudan venait pourtant d’être renversé par les Anglais, le gouverneur de l’Egypte, Lord Cromer, victime de ce que l’on appelle aujourd’hui le syndrome de Fachoda, décida de se désintéresser du Darfour. Un cheikh local du nom d’Al Dinar saisit cette occasion pour y restaurer le sultanat. Un royaume laïcisant, suivant l’exaltation mahdiste, fut instauré par le nouveau sultan.

Craignant qu’Al Dinar ne succombât, pendant la Première Guerre Mondiale, à la tentative de déstabilisation engagée par les Turco-Allemands, les Anglais s’emparèrent d’El-Fashir, la plus grande ville du Darfour. Le 6 novembre 1916, Al Dinar fut tué dans sa fuite. Le sultanat du Darfour perdit son indépendance et passa sous le contrôle du Condominium anglo-égyptien.

La période qui s’ouvrit alors fut celle de la négligence coloniale. De 1899 à 1939, 315 hommes servaient au Sudan Political Service, huit seulement parmi eux étant affectés au Darfour. C’est sans doute à cause de ce désintérêt de la part de la puissance coloniale que l’immense territoire du Soudan fut divisé en dar (foyers tribaux), et la gestion effective du pays laissée entre les mains des chefs tribaux. C’est parmi les tribus sans dar que sera recrutée, en 2003, une grande partie des miliciens janjawid que l’on aura à évoquer par la suite.

Une dizaine de soulèvements « néo-mahdistes » eurent lieu jusqu’en 1914. Les Soudanais finirent cependant par se rallier aux Anglais durant la première guerre mondiale. En 1920, le mouvement néo-mahdiste s’implanta au Darfour et se présenta comme une alternative à la négligence du pouvoir colonial. Mais le fils du Mahdi, Sayed Abd-el Rahman, fut expulsé du Darfour en 1921, suite à un soulèvement mené dans la cité de Nyala, pour des raisons économiques.

La vie politique soudanaise était alors partagée entre les Mahdistes (du parti de la "nation arabe" – Oumma –, souhaitant l’indépendance du Soudan) et les Khatmiyyistes (parti unioniste, prônant « l’unité de la vallée du Nil »).

De leur côté, les Anglais tenaient avant tout au contrôle militaire du canal de Suez et se trouvaient soudain pris dans une situation conflictuelle menaçante avec ses anciennes colonies arabes du fait de la création du Foyer National Juif en Palestine. Les diplomates britanniques trouvèrent cependant dans les Mahdistes, opposés au Caire, un allié de circonstance. Les premières élections qui eurent lieu au Soudan en 1953 furent toutefois remportées par les unionistes. Le Darfour, acquis à la cause mahdiste, ne représentait aucun enjeu électoral, et fut ainsi à nouveau totalement négligé.

L’indépendance du Soudan fut proclamée le 1er janvier 1956. Deux ans plus tard, ce fut l’Oumma mahdiste et indépendantiste qui remporta les élections.

En novembre 1958, une forte crise nationale ébranla le Soudan. Le général Ibrahim Abboud prit le pouvoir, en accord avec les partis politiques, et instaura une « dictature consensuelle », tout en s’alignant précisément sur la politique menée par le chef d’Etat égyptien Gamal Abd-el-Nasser.

Abboud fut renversé par un soulèvement civil en octobre 1964, et les élections qui suivirent cette révolution, en 1965, furent à nouveau remportées par l’Oumma, à la tête de laquelle avait pris place un certain Sadiq al-Mahdi depuis quelques années. Les élections suivantes de 1968 virent la naissance d’une rhétorique raciale, les « Arabes » d’entre la population étant accusés d’être favorisés par Khartoum. Ainsi, au sein même de l’Oumma s’affrontèrent deux tendances : celle de l’imam al-Hadi, qui tentait de se rallier aux tribus arabes, et celle de son neveu Sadiq al-Mahdi, qui courtisait le Four Ibrahim Diraige, fondateur du Darfour Development Front (DDF), dans le but de se rallier la majorité noire de cette région. Cette alliance permit effectivement à Sadiq al-Mahdi de remporter les élections au Darfour, et d’obtenir une marge d’avance suffisante pour former un gouvernement national.

Or, en mai 1969, le gouvernement de Sadiq al-Mahdi fut renversé par un coup d’Etat militaire fomenté par le colonel Jaafar al-Nimeiry. L’imam al-Hadi fut tué, Sadiq al-Mahdi et Diraige furent faits prisonniers. Les Mahdistes entreprirent de lutter contre le pouvoir en jouant dangereusement avec l’argument ethnique, qui avait déjà été utilisé au cours des élections de 1968.

Au Tchad voisin, sévissait depuis 1965 une guerre civile. Le Nord, musulman, y était en lutte contre les Chrétiens du Sud. Ces affrontements interethniques ne tardèrent pas à déteindre sur l’assemblage démographique fort sensible du Darfour. Ainsi, ce fut non pas au Tchad mais au Darfour, qu’en juin 1966, fut fondé le Front de Libération National du Tchad (Frolinat).

Cette organisation nordiste musulmane allait-elle pouvoir compter sur le soutien de Khartoum pour lutter contre le régime chrétien sudiste du président tchadien Tombalbaye ? On venait d’entrer ainsi dans l’ère d’un conflit triangulaire entre le Soudan, le Tchad et la Libye. Libye, dont le dictateur Kadhafi, qui avait pris le pouvoir en novembre 1969, avait, deux mois à peine après son coup d’Etat, permis au Frolinat de déployer ses bases arrières sur son territoire. Ce faisant, Kadhafi espérait qu’un jour, il parviendrait à prendre le contrôle du Tchad. D’ailleurs, il l’espère encore. Dès novembre 1971, le Darfour commença à être le théâtre de violents combats entre factions tchadiennes, attisés par les appétits territoriaux de l’autocrate libyen.

Durant ces années, Kadhafi prônait le panarabisme et la suprématie culturelle arabe en Afrique. Mais, fin 1971, il se heurta au refus sans appel de Nimeiry de fusionner avec la Libye aux fins de créer son « noyau révolutionnaire arabe ». Au lieu de cela, le dictateur soudanais opta, au contraire, en 1972, pour la négociation d’un accord de paix avec ses compatriotes soudanais chrétiens du Sud.

C’est cette même année 1971 que le guide libyen créa la légion islamique, en même temps qu’il soutint, au Darfour, l’Union arabe. Il s’agissait d’une organisation ouvertement raciste dont l’objectif était l’arabisation du Darfour ainsi que la réduction des tribus noires à un statut d’êtres inférieurs.

A sa sortie de prison, Sadiq al-Mahdi s’allia avec Kadhafi afin de reconquérir le pouvoir au Soudan. Il créa à cet effet le Front du Salut National. Nimeiry regardait d’un mauvais œil cette connivence entre les deux hommes, si bien que, lorsque Félix Malloum remplaça Tombalbaye au Tchad, assassiné par un de ses proches officiers, Nimeiry s’en rapprocha aussitôt.

En juillet 1976, 1’200 miliciens, recrutés parmi les tribus arabes du Darfour, partirent de Libye et prirent Khartoum, dont Nimeiry recouvra néanmoins le contrôle à peine trois jours plus tard. La répression fut sanglante contre les populations originaires du Darfour considérées par Nimeiry comme un bloc sympathisant de Sadiq al-Mahdi.

La haine implacable qui s’ensuivit entre Nimeiry et Kadhafi explique le soutien du dictateur soudanais au plus anti-libyen des leaders tchadiens : le nordiste Hissène Habré. Celui-ci se vit dès lors et à son tour offrir le Darfour comme base arrière à ses Forces armées du Nord (FAN).

En 1979, Hissène Habré fut nommé premier ministre par Malloum, mais l’invasion du Tchad par la Libye, l’année suivante, le contraignit à s’exiler au Darfour soudanais.

En janvier 1980, Ibrahim Diraige fut nommé gouverneur du Darfour et mit en place un cabinet provincial quasi exclusivement issu du Darfour Development Front. Son administration, héritant de la gestion catastrophique de ses prédécesseurs, s’attela immédiatement à trouver une solution au problème endémique autant que dramatique du manque d’eau. Mais Diraige n’était en fait qu’une espèce d’homme politique de vitrine sans réel pouvoir. L’événement prévalant, c’était qu’au Darfour, les manœuvres politiques conjointes entre Khartoum, la CIA et Hissène Habré, finirent, en juin 1982, par permettre à Habré de prendre le pouvoir au Tchad tout en chassant les Libyens.

En 1983, devant l’aggravation de la situation du Darfour, Diraige écrivit au président Nimeiry une lettre d’avertissement, connue aujourd’hui sous le nom de « lettre de la famine ». Il y mentionnait qu’il prévoyait une famine en 1984, à moins de recourir à l’aide alimentaire internationale. C’était sans compter sur le désintérêt que représentait à nouveau le Darfour pour Khartoum, maintenant qu’Hissène Habré était parvenu à s’emparer de N’Djamena. Et puis Nimeiry n’avait-il pas, pour attirer les investisseurs du Golfe, présenté son pays comme le « futur grenier du monde arabe » ? La « lettre de la famine » ne devait donc jamais être révélée. C’est pourquoi Diraige fut arrêté alors qu’il s’apprêtait à prendre un avion pour l’Arabie Saoudite.

Diraige sous les verrous, cela n’empêcha pas ses prédictions de s’avérer cependant et malheureusement exactes. En août 1984, l’état d’urgence fut proclamé au Darfour ! Khartoum réclama bientôt la bagatelle de 160'000 tonnes de nourriture d’aide à la communauté internationale.

L’administration Reagan vola au secours de son allié dans la région, Bush père se déplaçant même personnellement au Soudan pour annoncer le déblocage par les USA d’une somme de 192 millions de dollars d’aide.

Mais une grève générale éclata après la visite du président américain, et un comité insurrectionnel se retrouva bientôt maître de Khartoum. Le lendemain du putsch, une junte menée par le général Swar el-Dahab prit le pouvoir, tout en annonçant la tenue d’élections libres à l’issue d’une année de gouvernement provisoire.

En prévision de la campagne électorale de 1986, Sadiq reçut de l’argent de Kadhafi en échange d’une promesse de sa part de lui remettre le Darfour s’il parvenait à gagner les élections.

A suivre...

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